• Patricia RICORDEL

FLASHOVER

Et si je leur souhaitais la bienvenue en enfer ? Non, c’est peut-être un peu abrupt comme présentation. En même temps, comment se concentrer avec cette chaleur ? On étouffe ici !

Assis en face de moi, le couple et ses deux enfants me dévisagent. Leurs rétines semblent s’être teintes d’une peur animale. À cet instant, si on leur permettait de me juger, je serais en train de gigoter sous une potence. Je ne leur en tiens pas rigueur, on a tous un jour eu l’envie de tuer quelqu’un. Pour se venger, se soulager ou juste par plaisir, n’est-ce pas ? Seulement, la situation est anxiogène, ils manquent de discernement. Tout comme eux, je ne suis qu’une victime. Celle d’un système vérolé par l’individualisme qui pousse les gens à n’avoir qu’un seul objectif : l’argent ! Il a été, depuis des décennies, imposé comme étant le centre d’intérêt ultime de l’humanité. Et qu’on ne vienne pas me dire que je tiens ce genre de discours parce que je suis aigri ; que je jalouse les autres de ce que je ne possède pas. C’est bien pire que cela. Je les déteste. Je déteste tout le monde d’ailleurs. Je fais partie de ceux que la vie a anéantis. Je vis en errance dans leur monde, car il y a bien longtemps qu’il n’est plus le mien. Je ne trouve ni la force ni la folie de partir, je n’y arrive pas et je suis incapable d’en expliquer les raisons. Pourtant, il n’y aurait rien d’irrationnel à ce que je le fasse. 



— Je m’appelle Eddy ! Ça vous parle ?

Finalement, j’ai opté pour une présentation classique. À vrai dire, le temps presse. Je n’ai que quelques minutes devant moi, alors autant être formel. La femme ne me reconnaît pas. Dix ans sont passés, certes, mais je m’attendais tout de même à plus de considération de sa part.

— Je vois que vous m’avez déjà oublié. Sachez que ce n’est pas mon cas. Et si je vous dis PharmaTech ! Ça vous parle un peu mieux j’imagine ?

— J’y ai travaillé il y a quelques années. Sanglote-t-elle.

— Figurez-vous que moi aussi ! Je vais vous rafraîchir un peu la mémoire. Il y a dix ans, jour pour jour, vous m’avez fait parvenir cette lettre ! Dis-je en brandissant le morceau de papier.

— J’étais RH ! Des lettres, j’en ai envoyé des milliers.

— Si ça peut vous rassurer, je n’en doute pas un seul instant. Seulement, celle-ci m’a ouvert les portes de l’enfer.

— Si c’est une lettre de licenciement, je n’ai fait que mon travail. Ce n’est pas moi qui prenais les décisions.

Dans ces larmes qui s’écoulent abondamment sur son visage, il y a un mélange de colère et de tristesse que je connais malheureusement trop bien. À ses côtés, ses enfants ne cessent de pleurer au point d’en oublier de respirer. Quant à son mari, les pleurs qu’il retient accompagnent un regard rempli de cette même haine qui me colle à la peau. Celle qui depuis des années m’oppresse, m’agresse et empêche mon cœur de battre normalement. À chaque pulsation, cet organe qui ne m’appartient plus diffuse en moi un poison insupportable, plus inacceptable encore que la mort elle-même.

— C’est votre signature ? Là ! En bas ! C’est bien écrit Sophie Huøt ? Non ?

— Oui, mais...

— Il n’y a pas de : Oui mais ! C’est votre signature un point c’est tout !

— Mais vous nous voulez quoi à la fin ! hurle-t-elle de désespoir.

— Je veux simplement rééquilibrer l’ordre naturel des choses. Lorsque vous m’avez licencié, la conjoncture économique était au plus bas, grâce à ces ordures qui n’arrivaient pas à rassasier leur soif d’argent. Ils en voulaient toujours plus, au point de foutre le Monde entier en galère. La crise économique ! Tout le monde n’avait que ça à la bouche ! Mon banquier, les recruteurs, le conseiller pôle-emploi, l’assistante sociale, le secours populaire et j’en passe. J’ai tout fait pour garder la tête hors de l’eau. Mais les dettes se sont accumulées. Mon chômage s’est épuisé avant même que je ne retrouve du boulot. D’ailleurs, je n’en ai jamais retrouvé ! J’avais vingt-cinq ans de boite ! Je n’avais jamais rien fait d’autre ! Je n’ai pas de diplôme ! Dans cette putain de région de merde, personne ne voulait me donner du travail ! Alors j’ai sombré. Doucement, mais sûrement. L’alcool et les disputes étaient les principales denrées de mon alimentation. Ma femme qui souffrait déjà d’une dépression nerveuse n’a pas supporté cette situation. 

— Je suis désolée ! Mais pitié, laissez-nous tranquilles s’il vous plaît ?

— Vous pouvez l’être, mais ça ne changera rien. Vous ne pourrez jamais me redonner ce que j’ai perdu !

La chaleur se fait de plus en plus intense. Je transpire à grandes gouttes. Je suffoque. Je regarde le brasier qui nous encercle. Il devient bruyant, étouffant. Les flammes crépitent, sifflent et commencent à déposer cette sensation de brûlure sur la peau. Le feu entreprend alors son spectacle, fascinant, hypnotisant. Il grimpe au mur, dégage ses gaz chauds qui l’aident à se propager et s’élève jusqu’au plafond où une fumée noire se forme. Les issues sont condamnées par les flammes et ils ne nous restent que très peu de temps avant d’être carbonisés.

— Alors vous voulez quoi putain !

— Je veux que pour une fois dans votre vie, vous puissiez vous mettre à la place des autres.

Dans un ultime effort, je me lève pour délivrer le mari de ses liens. Pour partager avec lui l’horrible ciguë de notre destin commun. Il est condamné, nous le sommes tous. Il n’y a aucun espoir. Il ne peut que se muer en une bête féroce et déverse sur moi ce que l’Homme à de plus sombre en lui. Je ne lui oppose aucune résistance. La douleur qu’il m’inflige n’est rien en comparaison de ma souffrance ; de ces images qui me hantent : ma femme, nue, le visage blême, les yeux révulsés, immergée dans notre baignoire débordant d’une eau empourprée. Mes os craquent un à un lorsque s’abat sur moi le sceau de sa colère. Pourtant, cette souffrance n’arrive pas à expulser les souvenirs de ce regard qui s’éloignait de moi. Ces petits yeux où la complicité avait disparu et qui me suppliaient une dernière fois de ne pas rendre les armes. Cette partie de moi, ma dernière raison de vivre, que l’on emportait loin de l’homme que je n’étais plus. Ces souvenirs devenus cauchemars.

Le feu s’intensifie, les cris et les pleurs des enfants redoublent d’intensité, tout comme les coups de poing ravageurs qui viennent déformer mon visage. La chaleur devient insoutenable. Autour de nous, tout s’enflamme par rayonnement. La température est si élevée que les fumées entassées au plafond prennent feu. Le brasier qui me consume depuis tant d’années est en train de s’étendre dans cette maison et la pyromane de mon âme en paye le prix. Ma douleur s’estompe dans le brouhaha des flammes du Mal, j’en suis enfin débarrassé !  Le feu est à l’image de ma peine, immense, incandescent et la fournaise perdure même après ma mort. C’est le Flashover ! La température dépasse les 600 degrés. Dans quelques secondes, se produira ce qui s’est passé dans mon cœur ce fameux jour où l’on m’a dépossédé de tout.


©Jonathan Theroude

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