Un Pur Moment de Flamenco

Dernière mise à jour : 17 août






J’ai dû attendre la fin du goûter pour avoir la suite de l’histoire…

(Un pur moment de rock’n’roll. Vincent Ravalec)

Un pur moment de Flamenco

1

Dans une des tours de la cité des sentiers, Marco a rassemblé les sacs dans le couloir de l’appartement. Dès qu’il reçoit le SMS de son oncle, il attrape tout ce qui serait nécessaire pour prendre la fuite.

Luna n’est toujours pas sortie de la chambre depuis trois jours. Il a bien tenté de lui proposer de regarder leur série préférée, mais rien n’y fait, et les plats préparés pour elle rejoignent systématiquement la poubelle.

Marco aurait réglé son compte à ces enfoirés s’il n’était pas sous contrôle judiciaire.

Son oncle Tonio lui a dit qu’il allait gérer. L’ancien flic n’a pas perdu la main et lorsque Marco lui demande son aide pour les sortir de là, sa réponse est des plus surprenante : « Je vais contacter Jean ».

Jean et Marco étaient inséparables vingt ans plus tôt, mais l’image qu’il lui laisse n’est pas très flatteuse en ce qui pourrait concerner la gestion d’une horde de barbares au pied d’une barre de HLM.

Il se souvient parfaitement de leur première rencontre dans la cage d’escalier de ses parents.

Jean passait un été à travailler à la poste pour la distribution du courrier. Il lui avait expliqué son parcours chaque jour avec une première tournée aux aurores dans la cité pour éviter de se faire violenter et son plan avait fonctionné pendant plusieurs semaines en étant passé à côté de la racaille qui, à cette heure si matinale, ne risquait pas de lui faire obstruction. Malheureusement pour lui, sa tournée avait été décalée par un petit chef qui n’avait rien trouvé de mieux que de lui faire inverser le parcours et ça n’avait pas loupé, il s’était retrouvé au milieu d’une quinzaine de débiles en capuche avec un couteau sous la gorge.

Marco était entré à ce moment, il avait croisé le regard de détresse de Jean et tel un félin s’était déplacé au centre de l’arène. Étrangement la tension était retombée comme si les forces se rééquilibraient.

Personne n’avait eu le temps de comprendre quand le coup de tête du gitan était parti exploser le nez du plus virulent. Ça avait pissé le sang tellement fort que toute la troupe avait déguerpi en deux secondes.

Marco, de son charisme incroyable, inspira Jean qui n’en n’était pas spécialement pourvu. Il lui enseigna la boxe et la rage de vaincre, et l’élève ne tarda pas à dépasser le maître. Pour la séduction, nous étions dans le même schéma et lorsqu’ils sortaient tous les deux le week-end, les filles tombaient plus naturellement dans les bras de Marco.

Comment s’étaient-ils perdus de vue depuis tout ce temps ? Certainement qu’ils seraient encore les meilleurs amis du monde si Marco n’avait pas craqué sur la sœur de Jean.

Luna dansait tous les samedis soir dans un temple du Flamenco. Jean avait proposé d’emmener Marco en argumentant que leurs origines les rapprochaient plus que tout et le beau gosse avait fait la moue, se moquant de son ami en matière de goûts musicaux. Il avait finalement fait le déplacement.

Dès son entrée, il avait été frappé par l’atmosphère du lieu et était resté plusieurs minutes debout face à la scène, comme sous hypnose. Les guitares, les chants et surtout les mouvements de robes et les claquements de talons de Luna venaient de fendre la cuirasse de Marco.

À ce jour, personne ne peut contester l’effet bénéfique de Luna sur l’ex-repris de justice, pas même Jean, malgré la distance qu’il a placé entre eux.

Ce qu’ignore Marco à présent, c’est le parcours de Jean pendant toutes ces années. Son oncle étant resté évasif sur leur relation, il apprend de façon non officielle que celui-ci travaille en free-lance dans les services commandés en tous genres et autres règlements de comptes pour diverses parties prenantes, dont certains services de l’État.

Luna sort enfin de la chambre, elle n’en peut plus de la détresse de son homme. Elle caresse doucement ses cheveux et lui dit de sa voix la plus agréable : « C’est pas grave Marco, ça va passer ».

Il sent bien au fond de lui que ça ne passera pas et qu’il ne pourra jamais oublier ce que ces salauds lui ont fait subir. Il ne veut pas la perdre et sait qu’il devra faire comme s’ils n’avaient jamais abusé d’elle.

- On va partir Luna, Jean va venir nous chercher

Elle est surprise de l’entendre parler de son frère avec tant de respect dans la voix.


2

Les deux abris bus se font face, laissant apparaître en arrière-plan un lycée préfabriqué aux couleurs qui avaient dû être assez vives en leur temps et qui semblaient aujourd’hui aussi ternes que la vie dans le quartier.

Une BMW ralentit et se place en amont des places réservées aux transports en commun.

Un haut-parleur sur le toit de la cantine crache un vieux morceau de jazz pour annoncer la fin des cours et pour certains élèves la fin du calvaire.

Dans un processus bien rodé, le business se met en place sous les yeux de Jean. Les deux fournisseurs de crack se mêlent aux jeunes pour faire affaire pendant que les rotations de bus se succèdent pour libérer peu à peu l’esplanade.

Il slide sur son écran pour activer le son et traverse tranquillement en direction du chauffeur, un Soy Flamenco de Tomatito dans les écouteurs, pour aller au contact.

José Fernández Torres balade ses doigts sur sa guitare et dégage l’énergie idéale pour donner le tempo. Jean ouvre la portière et sort d’une main le chauffeur pour lui loger une première balle dans le genou et méthodiquement se redresse pour faire feu vers les deux autres qui s’écroulent.

Choisir « la petite tomate » pour s’ambiancer un peu lors d'un bain de sang lui paraît être le comble de l’ironie. Il remonte à bord du véhicule emprunté pour filer vers la cité des sentiers.

Plus que cinq cents mètres avant le point de contact. Il reste concentré sur l’objectif que vient de lui transmettre l’oncle Tonio sur le deuxième portable prépayé, le premier servant toujours à donner du rythme à coups de castagnettes.

Marco reçoit le SMS qui donne le top départ. Il empoigne Luna et les sacs, passe la porte et entame avec elle la descente des huit étages par l’escalier.

La BMW traverse la cité à pleine balle. Les malfrats la reconnaissent et entrent en transe, hurlant comme des sauvages.

- Ah les bâtards !

Au bout de l’allée, leurs véhicules flambants neufs sont stationnés à l’arrache. Cette belle concentration de 4X4 et berlines allemandes servira quelques secondes plus tard à stopper la course de Jean dans un fracas de tôles. L’euphorie retombe rapidement du côté des heureux propriétaires qui foncent tous à présent vers le lieu du crash et surtout à leur perte.

Une quarantaine de cartouches sont échangées. Nous pourrions constater un certain amateurisme au vu du nombre de corps étendus sur le sol et Jean en tirera un triste bilan sur le niveau technique des malfrats, qui se dégrade depuis quelques années, le fameux, « c’était mieux avant ».

Le calme revenu, Jean rejoint la famille derrière la tour. L’émotion est palpable, Luna enserre son frère tandis que Marco croise le regard de son pote.

L’oncle Tonio sonne le départ en enclenchant dans le vieil autoradio les premières mesures de Toma este puñal dorao de Carmen Linares…


Toma este puñal dorao

Por una noche sin luna

Que yo te quiera igual que antes…

(Prends ce poignard d’or

Pour une nuit sans lune

Que je t’aime comme avant…)


Éric.L.Mosca

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