• Patricia RICORDEL

MON ANGE

Mis à jour : août 19

—Hélène ! Attends-moi ma puce ! criai-je à bout de souffle.

Je cours, sans pouvoir m’arrêter, sans réellement avancer, comme perdu dans le temps. La distance qui me sépare d’elle semble interminable, irréaliste. J’ai beau l’appeler, la supplier de s’arrêter, de m’attendre, on dirait qu’elle ne peut pas, qu’elle ne veut pas. Enfin, j’arrive à me stopper, essouffler, le cœur tambourinant excessivement dans ma poitrine. L’impression d’être loin d’elle et si près me perturbe. Cependant, j’arrive à profiter du spectacle que m’offre son corps. De dos, mon épouse est sublime. Sa robe blanche en dentelle épouse parfaitement son corps comme elle a épousé le mien. La longue traîne ne l’empêche en rien dans ses mouvements, fluides et légers, comme la brise qui me caresse. Sous ce tas de taffetas, je devine ses courbes, je les réétudie sans jamais m’en rassasier. Son déhanché diaboliquement désirable, sa poitrine angélique me fait perdre la tête. Bien que je ne puisse la toucher à cet instant, je sens son odeur qui se mêle au patchouli, s’imprègne à la mienne, nous rendant uniques. Le velouté de sa peau délicate teinté par les rayons du soleil que nous offre le sud reste gravé sur la mienne. Ses longs cheveux, ondulés pour l’occasion, habillent son dos d’une masse sombre et contraste avec le blanc immaculé de sa robe. L’image s’arrête nette. Dans un mouvement d’une élégance surnaturelle, Hélène se retourne, plus belle que jamais. Mes yeux s’emplissent d’un désir infini. La couleur ocre de ses iris m’envoie dans une envie de passion ardente.


Je tends le bras, la touche. Enfin ! En un battement de cils, ma douce s’est rapprochée. Puis elle se retrouve entourée de mes bras. Ma sécurité l’enveloppe, la rassure. Pendant un temps, nous dansons une valse hors du temps. Une clairière se dessine, parsemée de marguerites. Des herbes folles nous cachent jusqu’à mi-jambe. Ma belle rit aux éclats et le son qui en sort tinte parfaitement à mon ouïe comme la note d’un accord. Une couverture au sol, un panier de mets parfumé nous attend. En silence, nous mangeons. En l’observant, je remarque que son ventre s’est arrondi. Je le caresse fièrement, le secret qu’il dérobe m’emplit de joie. Le soleil se couche, je ferme les yeux pour les rouvrir sur une chambre blanche. Un cri me fait tourner la tête. Dans mes bras, je porte un nouveau-né, petit, adorable. Il me détaille, j’en fais de même.  La scène se joue presque à l’identique. Nous sommes dans la clairière, ma femme à un ventre rond, un petit entre les jambes, mon cœur succombe d’amour.  Un nouveau spectacle s’offre à moi. La nudité de ma belle m’offre une magnifique jouissance.  De nouveau, je la serre dans mes bras. Son souffle, saccadé par l’excitation, ralentit, son teint rosé par mes caresses se peint d’une teinte livide. Ses cheveux, noir de jais perdent de leurs éclats, se font grisonnants. Sa peau parfaite fait place aux rides, aux tâches, à la vieillesse. Les bras qui l’entourent se fanent, eux aussi. Le sentiment de sécurité s’est dissipé pour laisser place à l’inquiétude d’une vie terminée.  Je relève la tête, je suis seul. Dans mes bras, ma belle n’est plus. Au sol, je la trouve gisante, les yeux entrouverts, souriant aux anges, elle vient de m’abandonner. Sans même me dire au revoir ou adieu, sans me prévenir, elle m’a quitté.  À présent, les paupières abaissées sur le paradis, elle passe le feu, rejoint les anges. Agenouillé devant une pierre tombale à son effigie, je suis perdu. Ma confidente, mon amie, ma maîtresse, ma femme, ma bien-aimée est partie, jamais plus je ne la verrai ici-bas. Les mains tremblantes, je caresse une dernière fois la pierre froide. L’humidité de la rosée fait briller cette stèle qui me rappelle Hélène. Elle aussi brille. Elle brille de là-haut. Elle étincelle le monde de sa beauté, de sa générosité, de sa bienveillance et de son amour. Un voile s’installe sur mes yeux m’empêchant de voir la beauté du monde, de la vie.  Un linceul couvre mon cœur, il ne respire plus. Mes joues, desséchées d’avoir trop pleuré, se creusent au fil des jours, des mois et des années qui s’écoulent. Avec sa perte, mon envie de la vie s’amenuise, s’étiole jusqu’à ne plus pouvoir. Dans un dernier effort pour mes enfants, mes petits-enfants, je m’échine à tenir au filin de celle-ci. Mais pour combien de temps encore ? Désormais, je ne sens plus l’air vivifiant lécher mon corps. Je ne sens plus la chaleur du soleil sur ma peau ni l’odeur de la prairie où nous mangions. Les chardons ne me piquent plus les fesses pendant qu’elle est sur moi. Offerte au monde, les seins fièrement dressés, la tête rejetée en arrière, le visage emplit d’une jouissance extrême. Jamais, plus, je n’ai senti un tel bonheur. Le son de sa voix, sa sensualité ne résonne plus, ne m’excite plus. Doucement, je perds pied. Doucement, le linceul sur mon cœur se resserre.


2

— Papi ! Papi ! Tu es toujours là ? Réponds-moi, Papi ! aboie contre moi mon petit-fils.

La voix d’abord lointaine se rapproche jusqu’à exploser mes tympans. Lorsque je recouvre la vue, le monde qui m’entoure me parait bien fade. 

— Tu m’as fait une de ses peurs, papi ! Tu rêvais de qui pour partir si loin ? me demande Arthur. 

— J’étais avec ta grand-mère, lui répondis-je la voix remplie de chagrin avant de rajouter :

— Tu es conscient que je m’apprête à la rejoindre

— Je sais papi, je sais. Ça fait des années que tu nous chantes le même refrain. Mais j’ai confiance, tu es fort, tu résisteras encore, n’est-ce pas

— Cette fois, c’est différent, je le sens. Elle me manque et je lui manque. Je le sais, je vais partir, lui répondis-je serein. 

— Non, papi. Pas encore, je vais me marier, je veux que tu sois là. S’il te plaît, résiste encore un peu.

— Non Arthur, je ne veux plus, je ne peux plus, surtout. J’expire difficilement puis reprends :

— Je suis épuisé, fatigué. J’ai mon corps qui me torture, les analgésiques ne suffisent plus. Le cancer me ronge entièrement, regarde ce que je suis à présent. Un légume incapable de pisser tout seul. Je ne le supporte plus. Je ne veux plus lutter contre mon petit, tu comprends ?

— Je comprends, mais je ne l’admets pas pour autant. Tu as raison, ce n’est pas une vie. À quatre-vingt-quatorze ans, tu as bien vécu. Dit-il en reniflant. Mais papi ! Tu vas me manquer.


Je ne lui réponds rien. Je lui ai déjà fait suffisamment de mal. Mais de toute ma vie, c’est bien la seule fois où je suis égoïste. J’ai fait le tour de la question, le tour de la vie. Hélène me manque trop, beaucoup trop. Bien que cela fasse dix ans qu’elle m’a quittée, je ne l’ai jamais oublié. Je n’ai jamais pu la remplacer. La nuit, pendant mes songes, elle venait me rendre visite comme cette nuit, cela m’a permis de me faire patienter toutes ses années. De nouveau, je veux la tenir dans mes bras, humer son doux parfum, caresser sa peau de pêche. Je veux embrasser ses lèvres gonflées de passion. Je veux revoir mon ange. 

Je reviens à moi, j’ai dû m’assoupir encore. Elle m’appelle si fort qu’il m’est difficile de ne pas succomber. Je regarde autour de moi, je me souviens, je suis à l’hôpital. Ma mémoire immédiate s’effrite alors que mes souvenirs sont plus présents, plus réels. La pièce est blanche, un store ma cache de la lumière du jour qui essaie de me rassurer. La chaleur du lieu m’oppresse. Les cathéters dans mes bras me brûlent, m’empêchent de me mouvoir comme je le souhaite. Je suis alité, mes jambes ne supportent plus ce corps. La bouche sèche d’avoir trop crié dans mon songe me rend aphone. J’ai soif. Je tends le bras vers la carafe d’eau qui me fait de l’œil sur la table de chevet. Je ne peux pas, mon bras trop lourd s’abaisse. Je suis démuni. Arthur toujours à mes côtés comprend. Sans un mot, il me sert puis me redresse la tête et m’aide à boire. Je souffre juste par le simple fait de déglutir. La mort m’appelle, je dois la rejoindre, je n’en peux plus. Dans un ultime fort, je fais signe à mon petit-fils que je veux parler. Il se penche, colle mon oreille sur mes lèvres.


— Je t’aime mon petit, mais je dois partir. Laisse-moi partir…


Il se redresse, livide. Des larmes coulent déjà sur son visage de beau jeune homme. Ses traits se crispent, il me fait non de la tête. Je lâche prise, je ne résiste plus. Dans un dernier mouvement de lèvres, je lui dis que je suis désolé.  Mes paupières s’alourdissent, mon rythme cardiaque s’emballe exagérément puis ralentit jusqu’à l’imperceptible. Je sens ce linceul se désintégrer libérant l’amour trop longtemps engrangé. Je la revois danser, courir dans sa robe blanche. 

De nouveau, je vis. De nouveau, je ressens la chaleur de son corps contre le mien, l’odeur enivrant du patchouli, la délicatesse de ses formes. 

De nouveau, j’ai vingt ans et l’éternité pour nous, pour notre amour.  Une dernière pression sur ma joue, un chuchotement me disant de la rejoindre, me souhaitant un bon voyage met un point final à ma vie. Sans le saluer, je le quitte pour rejoindre ma belle. Je sais qu’il n’est pas seul, aucun d’entre eux ne l’est. Quant à moi, je l’ai été bien trop souvent ses derniers temps, c’est à mon tour d’avoir quelqu’un à mes côtés. 

Plus serein et apaiser que jamais, je sombre rapidement.

Dans un dernier soupir, je m’éteins.

Dans un dernier Adieu à la vie, je retrouve ma belle Hélène. 


©Anaïs Mony