Le Petit Pyjama






Il était une fois un petit pyjama, un joli petit pantalon tout doux, qui pleurait dans son coin chaque matin de cet été-là.

Anna avait à peine quatre ans. Honteuse et effrayée, elle le chiffonnait au fond de son lit. Ces deux-là se sentaient tristes sans pouvoir comprendre. Seul ce qui ressemblait à une grave bêtise les poussait à se cacher.

L’été rayonnait, c’était les vacances ! Anna était la dernière d’une tribu très soudée. C’en était magnifique à voir dans un temps très troublé : la séparation de ses parents amplifiant ses angoisses intérieures.


Pour la première fois, elle partit sans sa maman. Elle aimait tant se jeter dans ses bras doux dès le lever du jour. Leur complicité sans mot, d’un amour infini et son parfum était si rassurant qu’elle avait vaporisé les quatre coins de sa valise sans oublier le petit pyjama. Elle le quittait pour la journée. Sa taie d’oreiller usée faisait office de doudou d’honneur.


Anna, sa sœur et ses frères sont partis chez leur père dans le sud de la France. À l’arrivée, leur belle-mère ne masque pas son mécontentement de les recevoir. Elle leur trouve à tous des défauts : leur façon de jouer, de manger, et même de rire. Plus rien n’est naturel. En plus, le téléphone est en panne. C’est le papa qui l’a dit et les lettres de maman ne leur parviennent pas. Heureusement, elle a caché un portable dans une chaussette dans la valise de la grande sœur.

La fratrie passe son temps à organiser des plans pour embêter leur belle-mère et tant pis s’ils se font gronder et punir. Et, au milieu de cette effervescence, Anna se sent bien ! Ça ressemble à la famille qu’elle a toujours connue, mais quand tombent les reproches, les réprimandes et les coups, elle ne comprend plus. Jamais, auparavant, ils n’avaient eu à subir de pareilles choses. Maman était si loin, et le manque si cruel !


Le soir, dans la touffeur de leur minuscule chambre, Anna enfile son pyjama fleuri rose et vert, et chaque nuit de ce long séjour, elle se réveille, mouillée par du pipi. Son angoisse grandit. Sa sœur la réconforte : « c’est pas grave, on dit rien, tu verras, maman le lavera. Elle te grondera pas. »


Pauvre petit pyjama, chaque jour séché en cachette, imbibé pendant un mois, froissé au fond du lit ! L’odeur et la chaleur sont aussi pesantes que le cœur coupable d’Anna.


Puis les vacances bizarres se terminent. Enfin, c’est le retour, les retrouvailles, les câlins, la maison fraîche qui sent bon l’amour !

Au moment de vider les valises, Anna ne peut s’empêcher de cacher son acolyte. Maman la laisse faire, l’observe, la prenant dans ses bras, et lui dit simplement qu’elle l’aime, que les courriers, elle les a envoyés, qu’ils étaient remplis de mots doux, que tout ira bien.


Le plus important à cet instant, c’est le réconfort pour sa petite fille et pour tous. Ils doivent se sentir heureux, géniaux, et surtout avoir le droit d’être des enfants, de sauter dans les flaques, cueillir les fleurs du jardin parce qu’elles sont belles, construire des cabanes, y goûter des tartines de confitures, courir dans les champs les soirs de chaleurs intenses, jouer à l’épervier avec l’arroseur, détester les légumes…

Après la joie des retrouvailles, maman voit des visages fermés, Anna en larmes prend sa main et lui montre la cachette où gît son petit pyjama tout souillé.

Sans perdre son sourire, le cœur serré de tristesse et de colère, elle se demande pourquoi un père fait basculer ses enfants vers un manque profond de confiance et d’amour. Elle prend Anna dans ses bras, puis rassemble les doudous et les pyjamas de chacun et les met dans la machine. Enfin, ils sentent bon comme la maison !


Se tournant vers sa fille, elle lui parle comme à une grande : « ce soir, tu es rentrée, et tu ne veux pas faire pipi sur ton pyjama, n’est-ce pas ? Et lui n’a plus envie d’être mouillé… écoute-le, il a des choses à te dire. » Anna s’approche de l’étoffe rose et verte : « tu es si gentille, si câline, responsable et courageuse, tu vas réussir, je crois en toi ! Et toi, fais-toi confiance ! Serre-moi dans tes bras, mets ton oreille tout contre moi, tu vas m’entendre et comprendre pourquoi… »


« Respire doucement, quand sans le faire exprès en vacances tu fais pipi au lit, c’est ta détresse qui coule parce que tu es obligée de te partager entre ton papa et ta maman, alors que tu n’as pas choisi, et que tu ne veux pas ça ! Pour toi, c’était tellement mieux de les avoir près de toi, tous les deux ! Tu les aimes, et leur séparation te rend très triste… Tu es fâchée, c’est normal, ce sont des sentiments que tu as le droit de ressentir. Tu vis des instants qui te font peur, tu as de la peine et du chagrin. À quatre ans, il n’est pas évident d’accepter la décision des grands. Mais il faut leur faire confiance. Et toi, tu n’y es pour rien. Ce n’est pas ta faute. Sois certaine que tu es aimée, et que ça ne changera pas ! Je te comprends, je t’entends même si tu ne sais pas comment dire les mots. Tu peux exprimer tes pensées, ta douceur, tes chagrins, tes colères. Tes parents t’aiment, peu importe les disputes, tu es leur petite fille d’amour pour toujours. Tu es géniale, alors épanouis-toi sans te poser les questions auxquelles même les grands n’ont pas de réponse ! »


Anna souriante, se tourne à présent vers sa maman : « Tout va bien ! Je suis là pour toi, tout passera, laisse-toi vivre ! Parle de tout à ton pyjama ou à moi si tu veux, je te protège de toute façon. Et si parfois tu n’es pas toujours écoutée, c’est parce que je fais autre chose qui n’a rien à voir avec mon amour pour toi. En m’attendant, dis-toi que tu n’es jamais seule. Avec ou sans pipi, ce n’est pas grave, il faut juste que tu te sentes bien ! Moi et ton pyjama, mouillé ou pas, nous avons envie de glisser dans ton cœur des instants de bonheurs. »


Anna les a entendus, car depuis ce jour-là, les pipis au lit, c’était fini. Elle est aujourd’hui une grande et jolie jeune fille, brillante, douce, douée, et avant tout sereine. Son pyjama, devenu trop petit, est rangé, mais sa taie d’oreiller est toujours là, depuis seize ans.


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