Le Mariage du Silence

Dernière mise à jour : 17 août




Sous un ciel clair, les cloches de l’église de Saint-Gilles-les-Bains sonnent de tout leur éclat.

Tout le monde est déjà à l’intérieur. Ils aiment ce lieu pour sa situation à la vue imprenable. Presque chaque année, ils se rendent à la messe en hommage aux disparus en mer. Un souvenir l’émeut et le fait doucement sourire. À chaque mariage auxquels ils étaient invités, ils arrivaient toujours en retard. Ils avaient beau se motiver avant de partir, de s’organiser de toutes les façons possibles, il y avait toujours un imprévu pour les ralentir. Aujourd’hui, c’est lui, seul, qui est en retard et cela ne surprend personne et certainement pas elle.

Peter est au bras de sa mère, Elke. Ils entament la procession. Derrière eux, Michka sa grande sœur avec à son bras sa fille. Une belle métisse au chignon parfait répondant au doux nom de Célima, en l’honneur de la poétesse créole Célimène. Ils portent tous une tenue blanche. Seul Peter, passé de la Marine nationale à la marchande, a fait le choix d’ajouter une marinière. Les rayures bleues se font l’écho de ses yeux outremer. La grande bleue est leur passion commune. Ils se sont rencontrés chez Davy, un ami commun, charpentier naval. Elle terminait sa formation de plongeur-archéologue. Lui était dans le doute. Il avait envie de se poser un peu. Un coup de foudre ou presque.

Peter sait que sa douce, sa bien- aimée est là. Il ne peut en être autrement. En posant le pied sur les dalles « sanguine »,polies par les années et l’air salin, l’église semble pleine.

Il a envie de sourire. Des regards de tendresse l’envahissent. D’autres visages lui apparaissent plus ou moins sympathiques, mais il lui est impossible de se souvenir des prénoms. Sa mauvaise mémoire est devenue légendaire et source de grandes plaisanteries.

Il avance lentement. Un rendez-vous avec la vie ne demande aucune agitation. Par réflexe, il serre un peu plus fort le bras de sa mère qui lui répond :

-Bleib ruhig, baba*

Les deux nattes d’Elke sont un rappel de ses origines bavaroises. Elle vit depuis 35 ans à La Réunion et a fini par mélanger allemand et créole.

Plus il avance, plus ses pieds se font lourds. Pas douloureux, mais lourds. Il devine la silhouette du curé. Il est nouveau. Son aube ornée de passements bleus les supplante depuis les trois marches de la nef. Peter lève la tête, il ne la voit toujours pas. Elle est là, il le sait. D’habitude, c’est la mariée qui entre en dernier. Aujourd’hui, tout est différent. Bien différent.

Il ralentit encore un peu. Dans sa tête, c’est un film à cent à l’heure. Il revoit leur rencontre, leur premier baiser sur le port, leurs plongées, leurs voyages, son rire, ses cheveux décoiffés par le vent alors qu’il l’aidait à piloter leur pêche–promenade.

À présent, son pas lent porte le poids de ses doutes. Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi elle? Pourquoi les mots « je t’aime » ne peuvent pas sortir de sa bouche ? Il n’a jamais su conjuguer ce verbe. Était-il plus dur pour lui de le lui dire que pour elle de l’entendre ?

Elke pose sa deuxième main sur le bras de Peter.

Dans un sursaut d’énergie, il avance encore. Elle est là. Il la voit enfin. Elke verse une larme. Elle, toujours si froide, montre enfin une émotion.

Encore un pas. Le prêtre tend à Peter une bougie sur un petit socle en métal blanc. Fébrilement, il la dépose sur le cercueil.

Puis une main, les deux et enfin la tête. Comme une caresse de leurs réveils partagés. Mais il sait qu’elle ne se réveillera pas. Pas cette fois. Elle ne se réveillera plus. Alors, il pose un baiser sur le bois sombre et brillant et lui murmure son premier « je t’aime ».


* reste calme (en allemand), mon bébé (en créole)

Cendrine Molina

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