• Patricia RICORDEL

LA RENCONTRE

Depuis plusieurs jours, la plage des Blancs Sablons était déserte. Septembre étirait ses dernières heures et une constante pluie fine avait fini par avoir raison des beaux jours. La foule estivale des touristes s’était clairsemée petit à petit, replongeant la côte bretonne dans une douce tranquillité.

Sarah appréciait ce calme après la tempête, et cette atmosphère automnale était loin d’être un obstacle à son rituel quotidien. Malgré la fraîcheur et le temps gris qui s’étaient installés jour après jour, elle continuait à venir s’asseoir sur le sable, comme elle le faisait depuis six mois maintenant, accompagnée seulement de ses souvenirs, de ses regrets.

Je ne le reverrai jamais.

Sa tristesse s’amplifia alors. Il avait disparu comme il lui était apparu, emportant avec lui son cœur. Son âme.

À cet instant, perdue dans ses idées noires, Sarah se sentait seule et vide, aussi vide que les coquilles qui jonchaient la plage. Contre toute attente, un faible rayon de soleil réussit à transpercer les nuages ce qui fit étinceler leur intérieur nacré comme autant de petits diamants marins.

Si j’avais pu...

Le soleil rendit rapidement les armes et une soudaine averse fine accompagna quelques larmes de regret qui roulèrent silencieusement sur les joues de la jeune femme.

J’aurais dû le retenir.

Regardant droit vers l’horizon, là où le gris du ciel se confondait avec la mer, Sarah ne pouvait se garder de penser à lui sans cesse. En une fraction de seconde, cet homme sorti de nulle part avait bouleversé sa vie entière.

Elle avait tout quitté pour l’océan de ses yeux.

Qui aurait pu m’en empêcher ?


Sûrement pas Xavier. Depuis bien longtemps, rien n’allait plus entre son mari et elle. Les derniers mois, il en était même venu à lui faire peur. Par ses mots d’abord, de plus en plus accusateurs, de plus en plus humiliants, puis ses gestes s’étaient transformés, tour à tour menaçants et effrayants. Et puis un jour, il l’avait giflée. Une seule fois. La première. Une simple bêtise selon lui. Il s’était très vite excusé en se justifiant de l’aimer tellement qu’il en devenait fou. Après cet incident, pendant quelques semaines, Xavier était redevenu l’amoureux transi, prêt à tout pour la reconquérir. Malheureusement, le retour des colères sourdes et du langage méprisant avait rapidement marqué la fin de la trêve. Sarah avait vu le point de non-retour approcher chaque jour un peu plus. À tout instant, il s’en était toujours fallu de peu pour que l’irréparable se produisît.

À leur rencontre pourtant, Sarah n’avait plus eu d’yeux que pour Xavier. À l’époque, il l’avait envoûtée, séduite. Elle n’avait pas su résister et était tombée bien trop vite dans ses filets. Au fil de leurs cinq années de mariage, il avait ensuite réussi à lui imposer toujours un peu plus ses goûts, ses envies, ses choix, ses volontés. Pour lui, elle avait arrêté ses études de médecine. Pour lui, elle s’était éloignée peu à peu de sa famille et de ses amis. Il n’avait jamais voulu d’enfant alors, pour lui, elle avait fait une croix sans discuter sur son plus grand rêve, celui de donner la vie. Elle n’avait en réalité jamais vraiment eu le moindre choix, et cet homme n’était plus depuis longtemps son époux que par obligation, par abandon d’elle-même. Les sentiments avaient fui loin, très loin. Ils n’étaient aujourd’hui plus que de frêles souvenirs d’une vie passée.

Et puis était arrivé LE jour, le tout premier du reste de son existence, celui de LA rencontre, celle qui allait tout changer. Sarah, qui n’osait rien d’ordinaire par peur de la réaction de son mari, avait eu en une seule et unique seconde les plus folles pensées auprès de cet homme aux yeux azuréens.

Emmitouflée dans son imperméable, l’eau ruisselant sur elle telle la vie qui s’écoule inexorablement, elle n’avait vraiment aucun effort à faire pour le revoir dans ses pensées. Tout était si net dans ses souvenirs. Elle pouvait encore ressentir la chaleur que cette rencontre fortuite avait provoquée dans son corps. Elle avait compris ce jour-là, sur cette plage magnifique, ce qu’était le véritable coup de foudre. Elle avait été complètement électrifiée par son charme sauvage, son attitude nonchalante, ses cheveux bruns en bataille, sa peau dorée par le soleil et son sourire.

Et puis ses yeux...

Quand elle fermait les paupières, elle prenait un plaisir intense à revivre ce moment si particulier, celui où il s’était avancé vers elle, plantant son regard dans le sien pour, en un éclair, lui dérober son cœur. Sarah, complètement tétanisée par le choc de la rencontre ne savait alors absolument rien de lui, ni qui il était, ni d’où il venait ou ce qu’il faisait là, mais cela n’avait eu à cet instant aucune espèce d’importance. Une seule chose était claire et limpide pour elle, il incarnait le signe qu’elle attendait. Sa vie ne pouvait plus durer telle qu’elle était depuis Xavier, tout devait changer dès maintenant et pour toujours. Grâce à cet inconnu, elle avait senti au plus profond d’elle-même une étincelle jaillir. Il était grand temps de reprendre le contrôle de sa vie.

Les yeux plongés dans le gris de l’horizon, les doigts jouant avec le sable froid, Sarah frissonna en se rappelant la dernière fois où elle s’était retrouvée face à Xavier. C’était à son retour de la plage. Elle était rentrée chez elle avec l’idée ferme et tranchée de le quitter, gonflée à bloc grâce à cette providentielle rencontre. Elle avait alors fait sa valise, souhaitant au plus vite tourner cette page de sa vie et ne plus y revenir. Son départ n’était pas une fuite, mais une renaissance.

Ce fut une fois à l’hôpital que Sarah avait compris qu’elle avait fait une terrible erreur et qu’elle aurait mieux fait de partir en ne laissant tout au plus qu’une simple lettre. À l’annonce de la rupture, son mari était entré dans une colère noire. La voisine, alertée par les cris et le déferlement de violence, avait mis fin à ses souffrances en appelant la police. Sarah se souvenait avoir eu mal, au début. Et puis son corps avait lâché prise, puis son esprit, devenant enfin ce que Xavier avait souhaité depuis toujours, une moins que rien.

Durant sa convalescence, la jeune femme avait appris avec soulagement qu’un jugement avait été ordonné à l’encontre de son mari, il n’avait plus le droit de l’approcher jusqu’à nouvel ordre. Un mal pour un bien finalement, elle espérait qu’après tout ça le divorce ne serait qu’une formalité. Et puis, cette mesure d’éloignement l’avait rassurée, car elle en était certaine, il ne se serait pas arrêté là, il l’aurait harcelée insidieusement encore et encore, et un jour il aurait trouvé le moyen de la tuer.

Au-dessus de la plage déserte, quelques nuages s’avouèrent à nouveau vaincus. Le soleil parvint à les transpercer de quelques rayons plus téméraires que les autres, réchauffant ainsi agréablement le visage de Sarah et repoussant très loin ses terribles souvenirs.

La jeune femme soupira lentement en fermant les yeux et son visage s’illumina d’un sourire. Aujourd’hui elle faisait confiance au destin, mais surtout elle croyait en elle et en sa force intérieure. Elle ne revenait pas encore du retentissement qu’avait eu une banale rencontre sur sa vie. Croiser cet inconnu lui avait permis de se retrouver, de reprendre les rênes de son existence. Le visage offert au pâle soleil d’automne, elle se promit de ne pas gâcher cette deuxième chance qui lui était donnée.

Reprenant pied dans le présent, Sarah regarda sa montre. Elle avait rendez-vous avec sa mère et sa sœur à la crêperie Laer-Mor, située au centre du Conquet, un quart d’heure plus tard. Si elle se dépêchait un peu, en passant par la Pile du Croaë, elle serait à l’heure.

Les retrouvailles familiales, après des années de séparation forcée, avaient été la priorité pour Sarah. Du point de vue de sa mère, le bonheur de retrouver sa fille avait difficilement occulté la douleur de ne pas avoir su la sortir des griffes de son gendre. Tout cela était derrière elles maintenant, la vie avait repris son cours.

Le vent, calme jusqu’ici, se mit soudain à souffler en fortes rafales. Sur la mer, de grosses vagues se formèrent et vinrent frapper la plage en ondes puissantes. Sarah se leva, secoua ses vêtements pour en faire tomber le sable collé, et prit activement la direction du Conquet. Elle longea l’école de surf, subitement en pleine effervescence grâce à une météo maintenant idéale pour la glisse. Arrivée à l’extrémité de la passerelle qui permettait de relier le Conquet à la presqu’île de Kermorvan, Sarah s’engagea dans l’étroit passage. Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas immédiatement la silhouette qui venait en sens inverse. Au bout de quelques secondes, quand elle finit par lever la tête et regarder droit devant elle, elle distingua un surfeur aux prises avec sa planche méchamment ballottée par le vent malgré les attaches en bandoulières. L’attitude de pantin à la merci des éléments la fit sourire. Le pauvre, il allait en baver avant d’arriver à la plage.

Au fur et à mesure que ses pas la rapprochaient du sportif, Sarah ralentit. Son souffle s’accéléra, son cœur se mit à battre de plus en plus fort.

C’était impossible.

Petit à petit, les mètres qui la séparaient de l’homme se réduisirent à quelques dizaines de centimètres. Figée en plein milieu du passage, Sarah ne pouvait esquisser le moindre geste, ou pas de côté pour le laisser passer. Elle vit alors ses lèvres bouger, mais le bruit des battements de son cœur couvrit complètement ses paroles. Elle n’entendait rien. Elle ne voyait plus que ses yeux. Ce regard d’un bleu intense qui, quelques mois auparavant, lui avait sauvé la vie.

Sarah vibra lorsque l’inconnu posa délicatement ses mains sur ses épaules et la secoua doucement en lui demandant si elle se sentait bien. Quand il vit qu’elle était enfin revenue à elle, il plongea ses magnifiques yeux bleus pénétrants dans les siens. Ils restèrent ainsi à se scruter attentivement pendant un moment qui sembla une merveilleuse éternité à la jeune femme.

Ayant l’air de chercher dans sa mémoire, il lui demanda enfin s’ils s’étaient déjà rencontrés, car elle lui rappelait vraiment quelqu’un. Sarah afficha alors un magnifique sourire irradiant de bonheur et ne put prononcer qu’un seul mot.

Merci.

©Laurel Geiss

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