La Nuit de Macuchachi

Dernière mise à jour : 17 août



à René

Pueblos del Sur - Venezuela, 1992


Ce devait être la nuit qui diffusait quelque chose de particulier. Ce que d’aucuns appelleraient peut-être sa magie. Une légende vénézuélienne prétend qu’une fois l’an la nuit appartient au Diable. Pour celle dont je parle, je ne jurerais pas que ce ne fût point le cas.

La montée avait été éprouvante à travers les Pueblos del Sur et jusqu’à trois mille mètres où le frailejone[1]tapisse de jaune velouté la montagne aride. Il y avait aussi les chemins secs et les ornières, des arbres barbus aux fleurs flamboyantes dans le contre-jour d’une vallée, et parfois l’ombre géante d’un de ces monstres que les Andes font surgir d’une terre rousse et violette à la fois qui ressemble plus à un monde lunaire qu’à notre planète. Mais un peu avant Mucuchachi, tout était devenu plus facile, on entrait dans la riante et riche vallée du café. Une richesse certes déjà ancienne, et aujourd’hui mal insérée dans les circuits commerciaux, mais qui avait laissé des traces, vastes maisons aux patios recouverts d’azulejos lumineux que le paysan monté au village sur son âne contemple rêveusement, avec envie et fierté, comme si cette dernière rejaillissait un peu sur lui.

Juana Benita était la fille d’une de ces vieilles familles du café, mais nous y reviendrons.

C’était jour de fête, nous l’ignorions. Le Diable, lui, le savait, puisqu’il avait décidé de prélever sa dîme, comme il est normal en telle occasion. Le temps de trouver un gîte pour la nuit chez une habitante qui avait décoré le mur au-dessus de son hamac, face à une courette arpentée seulement par quelques poules, deux chiens galeux et un perroquet en guise de spectateur, d’un chromo représentant l’île italienne de Stresa — à chacun son exotisme —, chromo dont on pouvait se demander si elle le tenait d’un aïeul ou bien de quelque étranger de passage qui le lui aurait offert en remerciement — ou pour payer son séjour ? — ou encore si elle l’avait acheté à la foire locale dans un de ces sacs remplis d’objets hétéroclites que transportent ceux qui font ici office de bohémiens, le temps donc de trouver un gîte et nous sortîmes en reconnaissance.

Le village se réduisait, comme partout au Venezuela, à la place Bolivar — avec bien sûr au centre la statue du Libertador —, dont partaient en étoile quelques rues, les unes vers la montagne, les autres vers la rivière et son pont au reste détruit.

Quant à moi, je sortis mon matériel de peinture devant l’église et j’eus vite une cour de galopins soudainement rendus à leur primitive condition d’anges, bouche bée d’abord, puis s’enhardissant timidement à poser quelques questions. Je compris à celles-ci que les uns s’émerveillaient de voir surgir un double de ce qu’ils avaient sous les yeux — où étaient pour eux les frontières de la réalité et de l’imaginaire je me le demandai —, et les autres s’inquiétaient de ce que j’emporterais loin, dans mon pays, ce double que d’une certaine façon, je leur volais.

C’est ainsi que, trop occupée, je ne devinai rien de ce qui se tramait avec la montée de la nuit. Mais en parfaite étrangère, je n’y eusse rien compris et mes compagnons non plus. Peu à peu, le jour s’étant obscurci, je pliai mon matériel et vis soudain que chaque coin de porte ou de rue était habité de façon plus silencieuse et secrète à mesure que l’ombre tombait. Il y avait quelques groupes, mais aussi des solitaires qui tiraient chacun consciencieusement sur leur cigarette, hommes ou femmes, et semblaient attendre, avec cette agaçante impassibilité de ceux pour qui la vie se réduit à du temps pur. On eût dit que tous avaient été aspirés par la nuit et placés là à un poste qu’ils occupaient avec la solennelle attention de qui ne veut pas déroger.

Le Diable vous dira que les femmes étaient venues en premier, traçant le sillage, si bien que leurs parfums se trouvaient mêlés d’enivrante façon à celui du café torréfié à travers une étrange brume de terre. Mais c’est faux, elles avaient su au contraire se faire attendre comme au théâtre, avant de placer leur beauté dans la loge d’une porte éclairée de biais par quelque réverbère qui ne laissait deviner qu’un peu de chair.

Celle que tout le monde avait guettée c’était la Juana. Je ne pourrais vous la décrire, je ne l’ai qu’entr’aperçue cette nuit très particulière dont je parle, mais elle était belle forcément puisque deux hommes se sont entre-tués pour elle et que tous les autres l’eussent fait volontiers. Ce que je vis, ce ne fut qu’une étoffe rouge satin tendue par la pointe des seins, et quelques plis de tissu sur le ventre où venait se loger la fin d’une longue tresse brune. Juana Benita que la vieille aristocratie du café avait élevée dans une haute idée d’elle-même et de valeurs qui faisaient fi de la vie si celle-ci n’était infusée d’extraordinaire, avait fini par retenir — m’a-t-on dit, car je ne connus cette partie de l’histoire que par les rumeurs plus ou moins grossies du lendemain — deux prétendants si acharnés, si follement amoureux qu’elle devait ce soir, au terme d’une longue série d’épreuves, accorder sa main à celui qui lui offrirait, au milieu de la fête, la mort de l’autre.

Innocente étrangère, je me laissais entraîner par la séduction et le rêve de cette robe rouge émergée de l’ombre si près de moi et qui me suggérait plutôt quelque connivence avec le bordel voisin et ses flonflons déjà perceptibles lorsque parut enfin le curé et une cohorte d’enfants, parmi lesquels bon nombre de mes admirateurs éphémères, et je m’allongeai alors sur un banc, laissant leurs chants me pénétrer, goûtant l’infinie sérénité du ciel au-dessus d’un minuscule village coupé ou presque de toutes les voies de communication, du moins assez pour que soient dissuadés de passer par là les commerçants et bon nombre de touristes, caressant même l’illusion stupide que mon anonymat géographique et ce qu’il contenait de si évidemment dérisoire, était magiquement voué à la paix, comme si les ambitions humaines et leur vanité eussent dû s’arrêter au seuil de cet îlot privilégié. Je devais être la seule à rêver ainsi. Nul ne semblait renoncer pour quelques étoiles à l’épaisseur de la vie. Réalité à laquelle me ramena le coup de feu qui soudain déchira la nuit.

Mais le plus étrange, ce fut le cortège qui porta Juana en triomphe, torche de vie et de passion sous les réverbères, soulevée par les supporters du vainqueur, tandis que l’autre clan faisait retentir ses lamentations. Et l’on dit qu’au banquet de mariage aussitôt célébré, une place resta vide. Celle du Diable, sans doute, parti chercher aventure ailleurs. On peut penser qu’il n’a pas eu à chercher longtemps.


Anne-Cécile Lécuiller

[1] - fleur duveteuse, sorte d'edelweiss.

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