La Fille de La Lune Noire

Dernière mise à jour : 17 août



Allongé sur le sable, à quelques mètres des vagues qui poursuivent leur va-et-vient immuable, Den-Hub contemple le ciel illuminé d’étoiles. C’est une belle nuit d’été, et la journée a été fructueuse. À la tête des guerriers de son clan, il est revenu de la chasse avec le cadavre d’un mammouth, tombé dans la fosse qu’ils avaient creusée quelques jours auparavant. Après des heures de combat, le pachyderme avait fini par succomber, écumant de colère et de peur, mais impuissant face au jet de leurs sagaies. L’extirper du piège n’avait pas été une partie de plaisir, et les chasseurs étaient rentrés exténués dans la petite cité lacustre qui abritait leur tribu.


L’accueil enthousiaste qu’ils reçurent des femmes et des enfants leur avait vite fait oublier la fatigue : la prise d’un mammouth était chose très rare, et elle assurerait à tous de la nourriture pour plusieurs semaines, sans omettre les vêtements et autres produits très convoités comme l’ivoire. Les guerriers victorieux avaient été récompensés comme il se doit, et chacun d’eux avait pu choisir une des femmes du clan pour faire de son corps l’usage qu’il souhaitait.


D’habitude, Den-Hub n’était pas le dernier à profiter de cette pratique répandue depuis des générations dans toutes les tribus aux alentours. Mais cette fois il ne fit que contempler le spectacle de dizaines de corps qui copulaient, le plus souvent dans la position où la femelle subissait, croupe offerte et à quatre pattes, l’assaut du mâle. L’agitation était frénétique, et le terme de « repos du guerrier » décrivant cette coutume ne rendait pas justice à l’énergie dépensée, non seulement par les guerriers en question, mais aussi par certaines de leurs proies consentantes. En effet, si la plupart accueillaient avec placidité ces intrusions dans leur intimité, poussant parfois des cris de surprise ou de douleur lorsque le vit avide s’égarait dans la plus étroite des deux voies accessibles, quelques femmes participaient pleinement aux ébats, leurs râles et leurs gémissements ne laissant guère planer de doute sur la jouissance qu’elles en tiraient. Ce spectacle, que Den-Hub trouvait d’habitude si excitant, le laissait aujourd’hui de marbre. Pire, il lui semblait grotesque !


Car il s’était produit une chose extraordinaire peu auparavant, au moment où ses hommes et lui étaient revenus grisés par leur chasse victorieuse. Dès son arrivée au village, il l’avait remarquée : une créature d’une incroyable beauté, à la silhouette aux courbes voluptueuses, à la crinière noire comme le jais qui coulait en cascade jusqu’à ses fesses sublimes, à peine couvertes d’un pagne déchiré, aux seins fermes et ronds tels des fruits d’été, aux yeux verts comme la plus mystérieuse des forêts, et surtout à la peau mate et bronzée, couleur de terre, alors que jamais Den-Hub n’avait vu autre chose que la pellicule laiteuse qui les enveloppait, lui et tous ceux qu’il connaissait. « Qui est-elle ? Et d’où vient-elle ? » Ce furent les premières questions qu’il posa lorsqu’il l’aperçut, appuyée contre un pilier, les traits un peu tirés, l’air triste et apeuré…


« Nous l’avons trouvée à l’aube sur la plage », lui répondit Mare-Yjane, la chamane qui relie les membres du clan au Grand Esprit, et la guérisseuse la plus experte de toutes les tribus avoisinantes, au point où rien dans la nature ne semble lui être secret. « Elle vient de très loin, d’au-delà du Grand Lac Salé. Elle était épuisée : je ne sais pas comment elle a réussi à parvenir jusqu’ici, ni d’où elle est partie et par où elle est passée. Mais la couleur de sa peau évoque les légendes de nos ancêtres, qui parlent une terre lointaine, si près du soleil couchant que ceux qui y vivent en sont comme brûlés. » Den-Hub s’approcha de la femme, posa doucement sa main sur son épaule et lui demanda : « Comment t’appelles-tu ? ». L’inconnue frémit, eut un mouvement de recul, et prononça quelques paroles dans une langue mystérieuse et gutturale. Leurs regards se croisèrent, et leurs traits se figèrent.


Jamais Den-Hub n’avait éprouvé pareille sensation. La forêt des yeux verts s’était ouverte comme par enchantement, et par cette brèche il pénétra jusqu’aux tréfonds de l’âme qui y était réfugiée. Ce qu’il y vit ressemblait aux vallées d’abondance promises aux justes et aux valeureux après leur passage dans l’au-delà, et il sut qu’il avait trouvé l’amour de sa vie. Quant à elle, plus trace de peur ou d’épuisement ni dans ses yeux ni sur ses traits, elle savait qu’elle était arrivée à bon port, et que son cauchemar était terminé. La paume sur le cœur, elle se désigna : « Flor-Eva ». Den-Hub comprit et s’identifia à son tour. Puis il lui prit la main et l’emmena dans sa hutte, pour qu’elle puisse se reposer.


Elle avait fait tomber, d’un geste naturel, le pagne qui ceignait ses reins, et s’était étendue sur le hamac, ivre de fatigue, mais imprégnée d’un sentiment de bien-être et de sécurité. Den-Hub était émerveillé par sa beauté, et sa nudité avait eu un effet immédiat sur sa virilité, mais il se contenta de la border, en lui caressant les cheveux comme l’on fait à un enfant. Elle se laissait faire, les yeux fermés. Il posa ses lèvres sur son front, sur son nez, sur ses joues, et enfin sur sa bouche, avant de quitter la hutte pour lui donner le temps de se rétablir. Il avait traversé le village, indifférent aux ébats qui y proliféraient, et avait marché jusqu’à la plage. Il voulait se rendre à l’endroit où la femme avait été trouvée, comme on va à un pèlerinage. Il s’était allongé, plein d’espoir et de gratitude, un peu incrédule, mais surtout émerveillé par le cadeau que les dieux lui avaient fait : la fille de la lune noire…


Depuis combien de temps est-il ici ? Den-Hub ne le sait pas. Il ne sait pas si le soleil va bientôt se lever. Il ne sait pas s’il s’est endormi, ou si son esprit a simplement vagabondé de part et d’autre de la voûte étoilée. Ça n’a guère d’importance, car aussi sûr que l’astre de lumière tourne autour de la terre, en refaisant chaque jour sa course immuable des Montagnes Blanches jusqu’au Grand Lac Salé, il sait que plus jamais il ne sera seul. « Flor-Eva » : ce nom clignote dans sa tête comme les lucioles qui s’allument et s’éteignent dans la chaleur des nuits d’été…


Il entend un bruit de pas. Léger, presque aérien. Une silhouette gracieuse le rejoint, un corps souple et chaud s’étend près du sien. C’est elle, il ne rêve pas ! Ils pivotent tous deux lentement, sont désormais face à face. Leurs visages se rapprochent. Leurs bouches s’encastrent. Leurs langues se cherchent, se trouvent, se recherchent et se retrouvent. Leurs salives se mélangent, coulent en abondance. Leurs cœurs s’affolent. Leurs corps s’emmêlent, frissonnants, haletants. Nue contre lui, elle lui arrache son pagne, et une chose inouïe se produit : sa bouche quitte la sienne, descend lentement le long de sa poitrine, s’attarde autour de son nombril, poursuit son voyage jusqu’à l’entrejambe. Parvenue à destination, elle gobe goulûment la hampe dressée, avant de commencer un va-et-vient qui épouse le rythme des vagues…


Den-Hub ne comprend pas ce qui lui arrive : jamais il n’a vu ni entendu parler d’une pareille pratique ! Il a souvent introduit son membre viril dans la grotte d’où naissent les enfants, et il sait que la semence qu’il y plante est comme la graine mise en terre au printemps, qui produira ses fruits à l’automne. Il s’est parfois égaré juste à côté, dans l’autre cavité plus difficile d’accès, mais qui lorsqu’elle s’ouvre au visiteur lui offre un plaisir décuplé. Mais jamais il n’aurait pu imaginer qu’une troisième voie était possible, celle de cette bouche qui l’engloutit et le laisse tétanisé, de cette main qui branle son manche comme on affûte une épée…


Sans avoir le temps de réaliser ce qui lui arrive, Den-Hub sent une intense, une irrésistible vague de jouissance monter en lui. Il ne peut ni la contenir ni se retenir, et il explose dans cette bouche si accueillante, en puissants jets saccadés. Une autre chose inouïe se produit alors : Flor-Eva ne se détourne pas, bien au contraire, elle boit goulûment la semence de son amant jusqu’à la dernière goutte ! Il faut un long moment avant que tous deux ne retrouvent leurs esprits, et Den-Hub ne peut s’empêcher de demander : « Mais où donc as-tu appris ça ? ». Flor-Eva devine le sens de la question : elle répond par un clin d’œil et place son index sur ses lèvres. Dans son pays, les femmes connaissent les secrets qui rendent les hommes fous de désir, et savent comment les garder une fois qu’elles les ont capturés.


L’aube survient. Den-Hub prend Flor-Eva par la main, et la ramène au village où il annonce aux membres de sa tribu, éberlués, que désormais cette femme et lui seront unis par un lien indissociable et exclusif. C’est une véritable révolution, car des activités aussi importantes pour la survie du clan que la reproduction et l’éducation des enfants avaient toujours été partagées. Sans le savoir, nos deux amoureux ont inventé un concept nouveau, qui allait connaitre un succès foudroyant, mais aussi causer d’immenses dégâts : la monogamie !

Sined Rebuh




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