La Carte des Acceptations




Elle et moi avons perdu la carte des acceptations

Comment lire la carte des acceptations ? Comment courber l’échine ?

Elle, fut sanctionnée pour avoir refusé de la lire, cette carte.

Pire, elle avait décidé de la réécrire et le plus grand défi qu’elle s’infligea fut de me la transmettre. L’idée était de continuer mais la tâche était lourde, la responsabilité douloureuse. Pourtant, il fallait bien qu’elle se transmette. Il le fallait…

Partir.


Étendue sur le lit, les yeux vers le plafond, une sorte de sourire semble lui traverser le regard. Une étincelle qui fustige la morosité moisie de la chambre aux murs délavés. Dehors, il pleut mais il ne s’agit pas d’une pluie ordinaire. Elle est froide, ponctuelle et vient déranger le soleil. Aussi, ce dernier persiste à son tour. Il fait humide.

Enfant, elle avait été enchaînée à une vie de paria. Elle expiait un crime qu’elle n’avait pas commis. Elle était la victime désignée de la lignée, la femme qui devait baisser la tête. C’était le dernier rempart de la constellation. Elle devait perpétuer le rite de la soumission féminine de la famille. Rien ne lui serait pardonné. Surtout pas à l’île Maurice, à mi-chemin entre les non-dits et le brouhaha des condamnations silencieuses. Elle n’était ni noire ni blanche, à mi-chemin de tout.

Sa première révolte avait été d’apprendre à lire, en secret. La seconde avait été de passer le certificat d’études, réservé à ses frères. Le premier cataclysme avait eu lieu lorsque l’aîné, incapable d’obtenir ledit certificat avait eu à subir l’humiliation de se voir supplanté par une sœur normalement illettrée. La réaction familiale et convenue avait été de la battre et de lui déchirer son document. Elle n’en avait pas même pleuré.

Il semblait que ce rêve de partir, de fuir, ne la quitterait plus jamais. Échapper au destin que lui tissait sa mère, soucieuse de la retenir sous la coupe de ses décisions, même les plus déraisonnables.

Elle avait le regard perdu et brun, comme un miroir de terre, prisonnier d’une réalité qu’elle n’avait pas pu vivre, restée en suspens, et qui, désormais, criait à l’urgence et la rappelait à elle. Il y avait des inaccomplis, des non-dits, des non-vécus qui avaient déformé son existence pour lui donner une coloration qu’elle ne reconnaissait pas aujourd’hui. Ce n’était pas elle, cette femme construite à partir d’un moule qu’elle n’avait pas choisi.

« Elle », c’est ma grand-mère, Micheline.

Je l’ai connue avec des cheveux tout blancs, des rides et un regard qui allait toujours un peu plus loin que nous. Puis, je l’ai reconnue, un jour sur une photographie qui sentait le vieux bois et l’ancien temps. Jaunie et dentelée sur les côtés, en noir et blanc avec une teinte sanguine, nuance précieuse des clichés d’alors. Celui-ci offrait à voir ma grand-mère, sans cheveux blancs, sans rides.

Elle posait, assise sur une voiture noire d’époque. Ma grand-mère avait une cigarette à la main droite qu’elle tenait appuyée sur le capot. Les jambes croisées, en appui sur l’avant du véhicule, elle était en maillot de bain, curieuse pièce qui serrait à la taille et descendait jusqu’aux hanches. Son regard, sur la photo, n’était pas celui que je lui connaissais. Elle fixait l’objectif avec aplomb.

Elle avait été mariée à un homme qu’elle n’aimait pas. Elle avait été mariée parce qu’elle devait rentrer dans le cadre des convenances, pire, des convenances mauriciennes et parce que sa mère avait bien senti tout le potentiel qu’elle avait pour échapper opiniâtrement à ce cadre. Elle s’était donc enfuie deux fois avant de se résoudre à accepter la bague, la famille, les attentes. Elle avait décidé de garder la bague, la cigarette de la femme ouvrière, rejetant les attentes.

Toutes ses tentatives de départ semblaient condamnées et stériles : le certificat d’études, les fugues d’avant son mariage, même Alzheimer… la fuite s’apparentait toujours à une sanction.

La vie lui avait donné deux filles et un fils qui n’avait pas voulu naître. Des deux filles, elle avait trouvé sur son chemin, l’arrivée d’une petite-fille et lui avait transmis l’envie de l’envol, des histoires, de la lecture. La vieille dame, anciennement jeune hypothétique illettrée, lui avait lu, raconté, expliqué. Elle lui avait dit qu’elle n’appartenait pas à ce sol-là, à cette vie-là, à ces convictions-là. Elle lui avait suggéré toutes les ruptures en germination dont elle avait la garde mais qu’elle n’avait pas réussi à faire éclore.

Lorsque la maladie avait commencé à l’atteindre, elle regardait cette enfant avec plus que de la tristesse. Elle n’était pas effrayée de partir mais inquiète de savoir si le relai était bien passé : allait-elle briser les chaînes des peurs, de la soumission au féminin, des non-dits imposés ? Allait-elle franchir les limites de l’île ?

Lorsqu’elle nous quitta, je n’étais pas là.

Était-ce cela le fil ténu du destin qui nous liait ? L’obligation de s’extirper pour fissurer le joug de la constellation ?

Lorsqu’elle nous quitta et que je n’étais pas là, je ressentis à la fois de la tristesse et une sorte de victoire. J’étais là où elle m’attendait au moment de son départ, c’est à dire, ailleurs.

Elle et moi, émoi, face à toutes les « elles » de notre généalogie.

Moi et elle avons perdu la carte des acceptations.


Helena Perrin

107 vues

Posts récents

Voir tout