• Patricia RICORDEL

KARMA

Mis à jour : août 19

« Cette fois, c'est décidé, j'arrête ! »


Dans un soupir, Louise se laissa tomber dans son canapé. Elle avait gardé ses chaussures crottées aux pieds mais qu'importe. Elle n'était pas en état ce matin. Les pensionnaires du lycée agricole avaient été horribles cette nuit. Elle avait passé son temps à déjouer leurs ruses, rappeler la discipline, relever leurs désobéissances, cacher ses effets personnels pour ne pas être volée ; elle n'en pouvait plus. De toute façon, ce boulot de pionne était essentiellement alimentaire. Elle s'en servait comme d'une garantie pour ses activités annexes. Elle n'avait pas d'affection particulière pour les jeunes en pleine poussée d'hormones. Elle avait lu quelque part que le cerveau humain n'était pas fini avant l'âge adulte. Ces jeunes n'avaient aucune conscience du danger, ils prenaient des risques sans se rendre compte que sa responsabilité à elle serait engagée si quelque chose tournait mal.


À dire vrai, elle se cherchait des excuses. Elle n'aimait pas ce boulot. Comment en était-elle arrivée à l'exercer ? Elle était un peu artiste, chérissait le flou et le désordre. Elle rêvait d'être graphiste. Elle avait tout bien fait : études d'arts appliqués, beaux-arts, création de sa boite. Mais ça n'avait pas marché. Elle détestait se vendre, avoir à réclamer son salaire auprès de ses clients qui « oubliaient » de la payer ; elle ne suivait pas ses comptes avec rigueur... En bref, elle avait commis de nombreuses erreurs de débutante. Et puis on lui avait proposé ce poste, un peu par hasard. Elle avait accepté cette opportunité, le temps de trouver autre chose. Cela faisait déjà quatre ans. Ce travail ne lui avait jamais plu, il ne correspondait pas à son caractère. Devoir incarner la rigidité du cadre, elle n'aimait pas. Elle était plus rond que carré. En matière de formes géométriques, elle avait fait son choix.

Ces derniers temps, elle n'arrêtait pas de se plaindre, commençait sa journée en râlant, la continuait en pestant et la terminait en pleurant, ou en hurlant. Parfois les deux en même temps. Pour le modèle de l'adulte accompli, on repassera. Elle avait l'impression d'être une pauvre pomme, la victime de sa propre vie. Cela faisait longtemps que la joie l'avait désertée. Elle n'arrivait même pas à situer le moment où cela avait basculé.

Elle ne dormirait pas ce matin. Elle était trop énervée. Il fallait qu'elle fasse quelque chose pour aller mieux, pour sortir de ce cercle vicieux. La dépression la guettait, tel un loup aux aguets. Elle n'allait pas se laisser faire. Elle devait réagir.


« Allô, Mélissa ? C'est moi, Louise. Ça va ?

Moi, bof, je viens encore de passer une nuit de torture avec ces petits cons.

Oui, je sais, je devrais pas parler comme ça, c'est pas très bienveillant, bla bla bla. J'avais pourtant juré que je ne deviendrais jamais comme ça : aigrie, amère, vieillie avant l'heure. Mais bon, tu sais ce qu'on dit. Il ne faut jamais dire : Fontaine, je ne boirais pas de ton eau ! Je crois qu'il faut que j'arrête. C'est trop de stress.

Ecoute, de toute façon, j'ai l'impression que ça ne pourra plus durer très longtemps.

Oui, je sais que cette décision n'impacte pas que moi. Je ne suis pas seule dans cette affaire, mais on trouvera une solution !

Non, mais le prends pas comme ça. Je n'ai encore rien décidé de façon définitive.

Ok... T'as raison, vaut mieux qu'on se pose et qu'on réfléchisse ! T'es dispo pour un café dans une demi-heure ? Oui, on pèsera le pour et le contre, le rapport bénéfice/risque. Je prends une douche et j'arrive ! »


Elle n'alla pas plus loin que le seuil de la salle de bains, où elle s'étala lamentablement.


« Aïe ! Qu'est-ce que... ? Non, c'est pas vrai, il a encore remis ça ! Ah non ! Non ! Non ! Zéphyr !!! »


Le sol de la salle de bains était jonché de papier toilette déroulé. Son chat, Zéphyr, trônait paisiblement au milieu de ce champ de ruines, complètement indifférent à l'hystérie de son humaine. Quant à sa cheville, elle enflait à vue d'oeil. C'en était trop. L'univers était décidément contre elle.

Elle décommanda son café avec Mélissa, attacha une poche de glace à sa cheville et s'attela, clopin-clopant, à tout nettoyer. Les mains pleines de papier rose double épaisseur, elle repensa à cette nuit. Elle avait mille fois été obligée de rappeler les règles de discrétion aux pensionnaires. Ces ados ne faisaient rien sans que tout le monde autour le sache. L'étude qu'elle avait lue lui revenait en mémoire : les jeunes avaient besoin du groupe pour se construire, ils vivaient en meute. Une bonne quarantaine, voilà ce qu'il leur faudrait ! Leur apprendre le secret, l'art de ne pas tout dévoiler, la dissimulation. Terrible, cette jeunesse extravertie. Ces pensées étaient inavouables, elle le savait. Elles étaient, tout comme le papier qu'elle tenait encore pensivement entre ses mains, bonnes à jeter à la poubelle. Mais elle ne pouvait s'en empêcher. Une preuve de plus, si elle en avait besoin, qu'il lui fallait arrêter. Mais comment faire ? Elle s'était habituée à une certaine sécurité financière, un train de vie. Elle ne s'imaginait pas du jour au lendemain comme une ermite, sans loisirs, ni sorties, ni voyages. Et puis, on ne partait pas comme ça. Ses employeurs la forceraient certainement à rester encore un peu...

La sonnerie de la porte d'entrée la fit sursauter. Qui pourrait bien venir la déranger à neuf heures du matin ? Elle jeta le papier toilette, remit un peu d'ordre à ses cheveux, et ouvrit, intriguée :


« Madame Churet ? Police nationale. Nous avons quelques questions à vous poser. Si vous voulez bien nous suivre au poste... »


Deux flics. Devant la porte de son appartement. Les liens avaient du mal à se faire dans son cerveau paniqué. Quel petit décérébré avait bien pu cafter ? Elle le savait, les secrets étaient difficilement voués à rester cachés. Cela faisait trop longtemps qu'elle jouait avec le feu, qu'elle fournissait en zamal les jeunes du lycée, sous couvert de son poste respectable. Il fallait que ça se sache un jour.

Le karma avait décidé pour elle. Elle arrêterait tout ça aujourd'hui, n'en déplaise à Mélissa. Cette dernière avait d'ailleurs tout intérêt à la laisser filer si elle ne voulait pas que Louise devienne une balance. Dure journée pour les dealeuses...


©Karine Lebon