De Peluche et de Sentiments - Cédric Veto

August 14, 2019

 

Te souviens-tu du jour où l'on nous a présentés ?

Je n'étais plus alors qu'un simple assemblage de tissu et de mousse laissé à l'état de guenilles, vieil ours en peluche tout juste recousu après une existence auprès d'une autre famille, coutures sur tissu et sutures sur mon âme. 

Tu étais une enfant si tendre et pleine d'amour à donner, si avide d'amour à recevoir, je n'étais plus qu'un amas de chiffon, ancien doudou déchu ayant perdu ce prestigieux titre en même temps que l'intérêt de l'enfant pour lequel j'étais tout.

Sans la moindre hésitation ni réticence, tu m'as de suite adopté, et oui, tu m'as aimé, avec la force et la puissance des sentiments innocents, encore purs et non salis par la boue du vécu, par la fange de l'expérience.

Tu avais tant à me confier, tant d'émotions à partager. Ce besoin de t'épancher, de trouver une oreille à même de recueillir toutes tes pensées, des plus farfelues et gaies aux plus tristes et sombres, tu l'as comblé en m'octroyant une place de choix dans ton cœur.

Tu as fait de moi ton confident, ton principal ami, j'étais le centre de tes pensées.

J'étais le seul à pouvoir te suivre dans tes élucubrations, jusque dans tes rêves nocturnes ou éveillés.

Pas un instant sans que je ne sois là, à tes côtés, pour panser tes maux et tes plaies. Il te suffisait pour cela de songer à moi, ma vieille bouille un peu usée et mon air désabusé, pour faire naître en toi ce si puissant sentiment de réconfort.

Cette mélancolie douce que tu lisais dans mes yeux vitrifiés te faisait gonfler le cœur et te rassérénait, autant que la douceur de ma pauvre fourrure rodée à la caresse.

J'ai recueilli tes larmes dans mon pelage d'acrylique et les ai faites miennes, mon cœur de mousse s'est éveillé sous les assauts de ta douleur et de tes peines.

Boum boum, boum boum, j'ai pris pour moi cette part d'humanité qui t'animait avec toujours plus de puissance lors de tes chagrins désespérés pour mieux les apaiser.

Je me suis fait l'écho de tes bonheurs, tes rires enfantins et tes sourires, car c'est bien vers moi que tu les dirigeais, et grâce à eux j'ai vécu des instants éternels.

Par nos échanges, tu m'as donné vie comme Gepetto l'a fait pour Pinocchio, oui j'ai vécu à ton contact ce que vous vivez entre vous, humains, des sentiments qui d'ordinaire vous sont strictement réservés, ma petite fée Bleue.

Mes oreilles faites de tissu ont écouté avec amour et attention toutes tes peines, tes joies, tes peurs, toute la vie que tu créais dans ton imaginaire foisonnant et que j'étais le seul à entendre et à prendre au sérieux. 
Car j'étais ton ami, et mieux que ça, une partie de ta famille. Oui, nous étions parents, et peut-être plus encore que ton frère, moi l'ours en peluche à la fourrure élimée et au cœur de mousse usée, j'étais une partie de toi, je me sentais Jiminy Cricket.

Si important, omniprésent dans tes pensées et dans ta vie, de jour comme de nuit, je t'étais devenu indispensable.

J'avais fini par en conclure que, peut-être, tu avais reconnu cette portion d'humanité qui coulait en moi depuis notre rencontre.

Mais, comme prévu, le temps a fait son œuvre destructrice. Rien ne l'arrête, il faut toujours qu'il gâche tout, ses engrenages finissent par broyer beauté et bonheur de manière systématique.

Ces moments de magie, de tendresse absolue, s'en sont allés avec les années qui ont passé bien plus vite que je ne l'aurais souhaité.

Hier porté au pinacle de tes priorités, au panthéon de tes amours et amitiés, ta croissance et ta maturité t'ont écartée de moi, elles m'ont piétiné, assassiné. Effacé.

J'ai fini par perdre, au fil des ans, tout attrait et toute importance pour toi, tu ne m'as plus rien confié.

Posé dans un coin de ta chambre, je ne pouvais qu'assister en spectateur étranger à tes chagrins d'amour et tes colères adolescentes, tes joies de vivre et tes fous rires téléphonés que tu ne voulais plus partager.
Plus avec moi.

Est arrivé ce jour tant redouté de la séparation définitive.
Notre vie commune a trouvé sa fin dans un vide-grenier.

Vieil ours usé jusqu'à la trame, autrefois adoré et aujourd'hui martyrisé par l'indifférence et l'oubli, je ne peux plus attirer les regards d'enfant en mal d'aimer.

J'en ai pourtant vu passer quelques-uns, intéressés, curieux, emplis de l'espoir d'enfin trouver un peu d'amour à racheter au rabais.

Puis désintéressés, peut-être de constater qu'il leur serait difficile de rivaliser avec ce vécu qu'ils pouvaient lire dans mes yeux de verre poli, d'aimer autant et d'être aimés comme nous nous sommes aimés.

Ma vie d'ours en peluche s'arrêtera là, j'ai trouvé acquéreur en la personne d'un vieux chiffonnier.

Je serai mis en pièces, déchiré et démembré, sans autre forme de procès, mais je n'en concevrai pas plus de douleur que celle que tu m'as infligée en m'ignorant et en me laissant de côté.

 

 

 

 

 

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