Andy et Son Maïs - Élodie Lauret

July 18, 2019

 

 

     Andy, c'est un paysan comme on en fait plus : salopette et moustache, amoureux de son maïs plus que de sa femme. Lever de bonne heure, engrais, arrosage, il s'assure que les fourmis ne viennent pas tout bouffer. Il est fier de nourrir son foyer, fier quand les épis deviennent tout jaune. Il ramène toujours le premier à la maison et sa femme elle le fait bouillir dans de l'eau salée et quand il est bien tendre, une noisette de beurre et croque dedans. C'est toujours le meilleur le premier maïs. Oui, Andy, c'est un bon paysan. Pas étonnant qu'il ait rien vu venir.

     Ça s'est passé un dimanche matin. Le jour du Seigneur ma parole. Sa bonne femme, sa fidèle épouse depuis plus de vingt ans, oui, elle-même, a enfilé sa plus belle robe. Ça faisait une éternité qu'elle n'était pas allée à la messe, c'était peut-être ça, il a pensé Andy, peut-être qu'elle a besoin d'aller voir le Seigneur. Il l'a regardée se préparer. Elle s'est même tartinée la face comme elle le faisait plus depuis longtemps. Il a commencé à s'inquiéter quand elle a sorti un sac plus gros qu'elle. Pas besoin d'un aussi gros sac pour mettre la pièce de la quête. Il s'est gratté le ciboulot, mais il a rien dit. Il a pensé à ses maïs qui l'attendaient. Andy, il aimait pas quand les choses étaient pas dans l'ordre. Un plus un ça fait deux, ça il le sait et ça le rassure, alors il faut pas ajouter des inconnus, des X ou des Y dans sa routine. Ça non, il gère pas Andy. Sa bonne femme a continué à se préparer, et ses doigts tremblaient maintenant. Elle a déposé deux, trois, quatre, cinq robes dans son grand sac. Fallait voir la tête des robes, toutes froissées comme ça. C'était pas son genre pourtant, très soigneuse, c'est pour ça qu'il l'aimait sa bonne femme : elle savait y faire avec les chemises qui se froissent en moins deux. Un coup de fer à repasser et hop, comme neuve la chemise. Décidément, quelle mouche l'avait piquée ce matin ? Il a ouvert la bouche Andy, mais y a rien qu'un filet d'air qui est sorti. Elle a continué à jeter tout un tas de trucs dans son sac. Marry Poppins aurait pas fait mieux. 

     Et puis elle est partie comme ça, sans claquer la porte, sans un mot pour Andy toujours au lit. Il fixait le plafond comme si ça pouvait l'aider à comprendre. Y a les larmes qui sont montées à cause des yeux grands ouverts. Le plafond restait silencieux, alors il a fermé les yeux Andy et comme à chaque fois, il a vu ses maïs. 

 

Denise et la camionnette

 

     Elle serre les bras sur sa poitrine qu'elle n'a jamais eue bien grosse, Denise. Ça y est, elle l'a fait, elle a quitté son mari, le maïs bouilli, la boue sur le paillasson, l'odeur de sueur incrustée dans les vêtements après dix lavages, la moustache qui pique les lèvres et les silences qui piquent le cœur ; quitté cet homme qui n'a jamais su comment être un homme. Oui elle l'a aimé. Au début. Quand elle trouvait ses silences touchants, quand elle lui attribuait des pensées secrètes, un cœur de poète, une sensibilité. Quelle idiote ! Il n'y a jamais rien eu derrière tout ça. Le maïs, seulement le maïs, toujours le maïs. Il est encore là, partout où elle pose le regard. Et elle veut courir, pas à travers champs non, ça non, courir sur le bitume à s'en abîmer les pieds, voir l'horizon libéré de ces putains de maïs ! Alors elle se met en marche, le sac serré contre son flanc, les pieds boudinés dans une paire de sandales. Y a comme un souffle dans son cœur. Pas de la peur, non, quelque chose de nouveau, de tout fragile, quelque chose de beau. Elle n'a pas les mots pour le décrire, elle n'est pas allée très loin à l'école, Denise. 

     Y a la camionnette d'Andy garée un peu plus loin. Jaune. Jaune maïs. Et ça lui soulève le cœur de la voir là. Elle hésite. Elle a jamais appris à conduire, Denise, mais ça doit pas être bien compliqué. Si Andy y arrive... La ville est loin, c'est vrai qu'elle irait plus vite là-dedans... C'est décidé. Denise ouvre la portière, la clef est sur le contact, y a jamais personne qui passe par ici, jamais. Pas de voleur, pas de voisin. Elle relève sa robe et s'assoit devant le volant, le sac fait le passager. Sa main tremble quand elle tourne la clef. C'est tout droit. Ça devrait aller. Comment il fait Andy ? Les pieds, sous le volant, les mains, là. Il a toujours une clope dans la main gauche quand il conduit. Dans la boîte à gant, elle trouve le paquet et le briquet. Le moteur tourne, la flamme embrase la cigarette. Elle inspire. Tousse. C'est dégueulasse. Ah, oui, tirer sur ce truc, là. Elle appuie sur une pédale. La camionnette tousse à son tour. Elle ferme les yeux, la cigarette entre les lèvres, la cendre tombe sur sa robe, juste au-dessus de son genou. Ça fait un tout petit trou. 

     Y a un film sous ses paupières. Andy c'est l'acteur principal. D'abord la pédale, lâcher ça, doucement, et ça, les vitesses. Oui, c'est ça. Elle est pas bête Denise et sa mémoire c'est pas de la camelote. La camionnette avance. La cigarette, ça, elle peut pas, alors elle la balance, Denise. 

     En plein dans le champ.

 

 

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