AIRE DE LATITUDE 45, Patricia Ricordel

August 13, 2018

Aire de Latitude 45

 

— Mais pourquoi est-ce qu’il n’existe pas d’hommes, vous savez, comme les poupées gonflables ? 

 

Le jeune gars de la caisse a souri. Elle le fixait et attendait sa réponse, l’air désespéré, mais rien ne sortait de cette bouche qu’elle considérait avec gourmandise. 

 

Il avait environ 20 ans, le corps athlétique et de magnifiques cheveux noirs tombant sur ses larges épaules. Ses lèvres en cœur prédisaient une extrême gentillesse : une innocence doublée de naïveté. Il est arrivé dans cette boutique un an et demi plus tôt. Il y a croisé toutes sortes de personnes, des hommes seuls, mais aussi des couples : hétérosexuels, homosexuels. Et puis cette femme à la beauté étrange et froide. 

 

La première fois qu’il l’a vue, c’était tout au début de son engagement. Il s’en souvient très bien. Impossible de ne pas la remarquer et de ne pas s’attarder un instant sur son allure altière, ses vêtements qui laissaient deviner une anatomie proche de la perfection. Et lui, plus que les autres, avait un lien privilégié. 

 

Elle achetait des sex-toys, toutes sortes de sex-toys. Les utilisait-elle en solo ou bien servaient-ils à des jeux érotiques avec ses partenaires ? Elle attendait toujours, suspendue à sa bouche : 

 

— Et mon homme en plastique, alors ? 

 

Pour toute réponse, il lui a proposé d’aller boire un verre à la fermeture : il avait mieux que du plastique à lui offrir. Elle a dit oui sans hésiter et s’est dirigée vers la seule chaise de la boutique. Elle l’observait sans relâche, étudiant son visage et la souplesse de son corps sans manifester le moindre signe d’impatience. L’heure est arrivée, il a baissé le rideau de fer et ils sont sortis.

 

Ils ont marché côte à côte sur le trottoir exigu. De temps à autre, les épaules se frôlaient, installant un léger trouble accentué par les effluves de son parfum. Ce rapprochement le laissait perplexe. Ils sont entrés dans le premier bar et se sont assis l’un en face de l’autre. Sans préambule, elle lui a demandé : 

 

— Vous êtes avec quelqu’un en ce moment ? Vous avez des enfants ? Vous êtes marié ?

 

Il a souri en répondant « non » à toutes ses questions.

 

— Alors venez, on s’en va.

 

Elle le guidait, il transpirait d’émotion, sa main moite dans la sienne si froide. Deux rues plus loin, ils passaient une porte ouverte sur une cour qu’ils ont traversée. Elle s’est arrêtée devant un appartement du rez-de-chaussée. Elle a fouillé son sac qui regorgeait de trousseaux de clés, puis elle a murmuré : 

 

— Entrez, installez-vous, je vais chercher du whisky. Vous aimez le whisky ? 

 

S’il aimait le whisky ? À voix basse lui aussi, il a précisé qu’il ne buvait pas d’alcool, mais qu’il ferait une exception. Elle s’est assise juste à côté de lui au point qu’il a senti la chaleur de ses cuisses. Elle a saisi son verre et a hurlé :

 

— Je bois à la santé de toutes les cocues du monde !

 

Elle a ri aux éclats, si fort, comme si ce rire était un moteur qui démarrait avec fracas pour la lancer dans un discours : 

 

— Vous voulez que je vous raconte une histoire ? 

 

Il n’a pas répondu, il a souri en caressant ses longs cheveux blonds, ils étaient si doux. Elle s’est alors levée pour passer à califourchon sur ses genoux. Ils ont fait l’amour dans le salon avant de se rendre dans la chambre où ils ont recommencé plusieurs fois, jusqu’à l’épuisement. Elle a fini par s’endormir. Lui n’en revenait pas, les yeux rivés au plafond, il savourait ce moment. Jamais une femme ne s’était jetée à son cou avec autant d’envie !

 

La pièce était presque vide. Un matelas était posé au sol recouvert d’un simple drap et pas de meuble hormis une table de chevet avec une lampe et un carnet : ce genre de petit carnet qui pourrait bien être ce qu’on appelle un journal intime. Sans aucune hésitation, il l’a pris. Il l’a ouvert à la première page, l’encre était légèrement passée avec ça et là quelques traces indéfinissables. Le mot «cocue» était écrit en très gros, et puis dessous, entre parenthèses : bafouée, bernée, blousée, coiffée, empaumée, flouée, leurrée, trompée…

 

Il n’a pas pu refermer le cahier, c’était la deuxième fois en peu de temps qu’il entendait ce mot, cocue, et la tentation d’en savoir plus était grande. Il a installé l’oreiller dans son dos et a commencé à lire.

 

 

3 août 2007,

 Ce matin, la tête pleine de cauchemars, j’ai été happée par la sensation que nous ne nous reverrons jamais.  Elle me colle à la peau et j’ai du mal à m’en séparer. Elle s’agrippe à mes cheveux, y fait des nœuds et essaye  de s’immiscer dans mon corps. J’ai pensé que des larmes rendraient son accroche plus difficile. J’ai pleuré, et  elle s’est délectée de cette eau à en devenir ivre. Profitant de ce moment de faiblesse, je l’ai saisie et  chiffonnée tel un vulgaire morceau de papier et envoyée valser le plus loin possible de moi. Mais je reste  vigilante, le combat continue...

 

4 août 2007,

 Tu me manques. Nos conversations me manquent. Tout me manque : tes mots, tes élans, tes envies, tes  désirs, tes emportements, ta fougue, ton exaltation, ta passion, ta vie. J’espère que tu n’es pas las de moi (tu  me le dirais, n’est-ce pas ?).

 

5 août 2007,

 Il pleuvait : une pluie froide et dense. La nuit était profondément noire lorsque j’ai pris la route. Et si la  pluie était facilement balayée par les essuie-glaces, je ne peux pas en dire autant des larmes qui inondaient  mes yeux. J’ai été obligée de m’arrêter. Je me suis retrouvée en pleine forêt, pleurant toutes les larmes de  mon corps sur mes espoirs déçus.

 

6 août 2007,

 La déception m’a envahie et s’est installée dans mes entrailles. Elle se diffuse dans mes poumons jusqu’à  l’oppression et a encerclé mon cœur de douleurs… Je suis cernée et le siège ne fait que commencer. Mes  barricades me semblent dérisoires, voire inexistantes, face à sa puissance. Elle est armée jusqu’aux dents, et  mes pauvres fortifications font pâle figure face à sa force. Je suis allée au champ d’honneur, le cœur posé au  creux de mes mains, des fleurs dans les cheveux et tous mes sourires pour munitions. Je vais être obligée de  me rendre pour éviter le massacre et l’extermination. J’ai perdu la bataille. La défaite est amère et laisse un  goût sordide et déloyal dans la bouche. Le combat n’était pas régulier. Et je demande justice ! Que le  tribunal fasse son travail, il verra bien toute l’absurdité et l’incohérence de cette affaire : « C’est une folie,  Monsieur le Juge ! » On ne m’a pas entendue, ma défense a été pitoyable et pour finir j’ai été sacrifiée. On  m’a condamnée à l’enfermement à perpétuité. Je suis sortie de ce tribunal de pacotille, pieds et poings liés,  essayant de ramasser ce qu’il restait de mon pauvre cœur abîmé : il traînait lamentablement dans une boue  mêlée de désenchantement et de chagrin. Mais il bat toujours, alors je continue la guerre, en silence, je ne  sais pas encore comment je vais faire ni combien de temps cela prendra, mais je vais me débrouiller pour lui  procurer les plans de ma geôle, et il viendra me délivrer !

 

8 août 2007,

 Le blues a fait son apparition. Je ne le verrai plus. J’en suis tout à fait sûre maintenant. Je n’ai plus qu’à  pleurer sur mes espoirs et je les piétine de toutes mes forces avec rage. Si je pouvais, j’y mettrais le feu que  j’attiserais jusqu’à les réduire en cendres ! Je chanterais dessus violemment pour qu’elles s’éparpillent en tous  lieux et qu’elles disparaissent à tout jamais. Il ne doit rien rester de ces merveilles qui m’ont tant fait  rêver ! Est-ce que la réalité ne peut pas être aussi belle ? Est-ce que la vie est forcément décevante, me  condamnant  aux mirages ? Est-ce que le tangible n’est qu’une ruine incendiée puant la cendre mouillée que  l’on essaye  sans cesse d’éteindre, d’étouffer comme si l’on se mentait à soi-même, ad vitam aeternam ?

 

10 août 2007,

 Je n’en peux plus d’attendre, plus les heures passent et plus il grandit dans ma tête, dans mon corps et dans mon  cœur. Il prend une place folle, je n’imaginais pas que le rencontrer amplifierait à ce point tout ce que j’éprouve  pour  lui. Il chemine en moi et chaque centimètre carré de ma peau le ressent, j’en frissonne. Je ne veux qu’une  chose :  m’abandonner totalement à lui, corps et âme... Il me manque chaque minute, chaque seconde. Le  retrouver dans  les jours qui viennent sera une libération. J’ai tellement envie de lui parler, de le regarder, de l’entendre, de  l’embrasser, de le toucher, de le respirer. Qu’il me serre dans ses bras, goûte à mes lèvres, et qu’il  me fasse  ENFIN  l’amour passionnément ! Je veux ses baisers, tous ses baisers, les milliers de baisers qu’il me  fait miroiter  depuis si  longtemps, les tendres, les câlins, les coquins... TOUS, je les veux TOUS !

 

12 août 2007,

 Je n’arrive pas à dormir, je n’arrive pas à rêver, je cauchemarde. Je suis face à ce mur qui nous sépare et je  cogne de toutes mes forces pour l’abattre. Mais il est plus fort que moi, et tous mes coups me laissent  impuissante.


13 août 2007,

 Je me demande comment je vais faire pour supporter cette attente : chaque jour décompté, chaque nuit  recensée. Et son prénom en écho dans ma tête. Je l’appelle...

  

15 août 2007,

 Je tente de ne pas penser à lui, de ne pas lui écrire, de résister à l’envie de m’approcher au plus près. Mais  tout ce que j’envisage pour lui échapper est vain : il n’est que tentation. Je suis victime de lui, je ne peux rien  y faire. J’aimerais ne pas le percevoir tout autour de moi, pour me reposer un peu, pour soulager ce manque  si  douloureux. Mais il est là ! Comment faire pour l’éviter ? Il n’y a rien à faire et je succombe avec  volupté !  Parfois, j’ai une conscience si aiguë de ce que je ressens que je suis bluffée, je n’arrive pas à y  croire. Et  pourtant, je sais : je l’ai vu, je l’ai touché, je l’ai entendu, j’ai senti son odeur, je l’ai goûté en  l’embrassant.  Mais c’était trop fugace, juste de quoi me rendre plus toxicomane, il me reste un goût de trop  peu et il y a si  longtemps ! J’en veux d’autres, je raffole de cette drogue, il est mon dealer préféré ! Je  n’hésiterai pas une  seconde à le rencontrer au coin d’une rue sombre : dites-moi où et quand ! J’y serai…

 

16 août 2007,

 Sur l’autoroute, en approchant de ma destination, j’ai aperçu la mer, et un souvenir d’enfance a ressurgi.  Nous partions en vacances : « Regardez les enfants ! On voit la mer ! » C’est une joie immense tout autant  que l’étendue qui s’offre à mes yeux ! J’aime cet infini, si bleu.

 

 

17 août 2007,
 Je dépose quelques baisers à la crête des vents, et si une brise vient te caresser doucement le visage, sache  que c’est moi qui t’embrasse.

 

18 août 2007,

 Je souffre, et mon cœur me supplie de le soulager de toutes ces émotions qui l’envahissent et qui gonflent,  chaque jour, un peu plus. Il faut tenir le choc, le sevrage est toujours une épreuve pour les toxicos de mon  espèce : une race de femmes passionnées souvent naïves et crédules, mais suffisamment intelligentes pour  amuser la galerie ! Faible je suis, si faible…

 

20 août 2007,

 Il m’arrive d’être très remontée contre lui et sa façon d’agir. Dans ces moments-là, je me demande s’il en  vaut la peine. La colère me rend plus forte et me permet de passer des étapes. Une chose est sûre, je  m’éloigne de lui. (Écrire ces mots, c’est insupportable...) Mes rages sont comme des doses d’homéopathie, et le  traitement est long ! Mais plus le temps s’écoule sans lui, avec son silence et son absence, plus ma fureur est  grande et j’ai, par conséquent, plus de granules à me mettre sous la langue. Le protocole commence à  fonctionner.    

 

22 août 2007,  

 L’homme qui dit m’aimer et qui raconte que je suis la plus merveilleuse m’a trompée. Je suis cocue : il a baisé  avec une autre femme que moi. Il a bandé en la voyant. Elle l’a embrassé, elle l’a touché. Quand il a joui, il  a  grogné. Ses oreilles se sont remplies de ses gémissements, de ses petits cris de grosse pute. C’est comme ça  que  ça se passe quand on est cocue, bafouée, bernée, blousée, coiffée, empaumée, flouée, leurrée... trahie. Le  pire,  c’est qu’il m’a avoué ne pas regretter !

 

Il a refermé le cahier et l’a reposé à sa place. Son cœur battait fort, et peut-être même qu’un peu d’adrénaline se diffusait dans son corps. Il ne se sentait pas très bien. Les écrits prenaient une autre tournure. Ce qu’il faisait était malsain. Il était envahi par un sentiment de frayeur, mais la tentation de poursuivre la lecture a été plus forte.  

 

1er septembre 2007,

 Sur le chemin du retour, une douleur violente à la tête m’a obligée à m’arrêter. Par bonheur, le panneau  annonçant : « Aire de Latitude 45 à 1000 mètres » m’a sauvée. Je me suis garée et je suis descendue pour  m’effondrer sur le goudron. Lorsque j’ai repris mes esprits, j’étais de nouveau au volant de ma voiture. Et,  en  une seconde, tout m’est revenu. Il m’avait avoué ce que je savais depuis le début… C’est là que tout a  commencé. Le germe de la vengeance a pris racine dans le goudron de cette Aire de Latitude 45.

 

10 septembre 2007,

 Je suis à l’hôpital... Je me retrouve seule, pour des semaines interminables… et je pleure… J’aime cet homme  comme une folle… Il faut que je fasse preuve d’un grand détachement… et j’ai mal à la tête, tellement mal...  Il faut que je trouve un moyen de me soulager. 

 

Elle venait de bouger, elle a gémi un peu. Il s’est figé, le cahier dans les mains, allait-elle ouvrir les yeux ? Sa respiration s’est apaisée, elle semblait profondément endormie. 

 

11 septembre 2007,

 Pour quelles raisons devrais-je accepter cette situation, et surtout quels bénéfices pourrais-je en tirer ? La  réponse est : absolument aucun ! En effet, quel intérêt y a-t-il à être cocue ? Ma colère devient      incontrôlable. 

            

Il transpirait, ses gouttes de sueur se mêlaient aux traces indéfinissables. Il savourait ce journal intime au point d’avoir oublié la présence de son auteur.

 

12 septembre 2007,

 Que peut-on attendre d’un homme qui trompe celle qu’il aime soi-disant ?! Il faut qu’il paye pour ma  douleur. J’ai tellement mal à la tête… Il faut que je le voie une dernière fois pour lui annoncer que je le  quitte. Je l’insulterai, cela me fera du bien.

 

De nombreuses pages avaient été arrachées maladroitement ou violemment.

 

31 décembre 2007,

 Voilà, c’est fait, je ne le supportais plus. Cela a été beaucoup plus facile que ce que j’imaginais, j’y ai même  pris du plaisir. Ma rage décuple mes forces, c’est fascinant de constater à quel point ! C’est le début d’une  nouvelle vie pour moi... 

 

Il a refermé le cahier et l’a reposé sur la table de nuit, il a soupiré et il a entendu : 

 

— Alors, c’était intéressant ? 

 

Il a fait un bond dans le lit, elle ne dormait pas. Pendant toute sa lecture, elle le guettait du coin de l’œil. Il n’a pas eu à répondre, elle l’a embrassé si profondément qu’il en a eu le souffle coupé. Il était un peu tendu, mais elle connaissait un remède pour lui. Elle l’a chevauché, sans ménagement, et, avec beaucoup de violence, elle est parvenue à l’orgasme, le laissant là sans plus de gratitude. Demain, c’est sûr, son corps sera couvert de bleus et de croûtes. Les ongles de la dame étaient effilés et solides ! Cela l’a fait sourire. Elle est sortie de la chambre et est allée s’enfermer dans la salle de bain. Il a attendu longtemps avant de se décider à partir :

 

— Ça va ? Je crois que je vais y aller, tu sors ? 

 

Elle a entrebâillé la porte. Un instant, il a cru ne pas la reconnaître, mais c’était bien elle, pas de doute. Ses yeux étaient plus noirs, son visage plus fermé. Elle l’a attiré contre elle en miaulant : 

 

— Oh non, tu ne vas pas partir maintenant, on vient juste de commencer !

 

Et elle a ri, tellement fort, un rire de démente. 

 

— OK, d’accord, je reste encore un peu.

 

Il ne savait pas si c’était son sexe qui parlait pour lui ou s’il craignait de s’opposer à cette femme, mais elle avait le don de le faire bander en claquant des doigts : il s’est soumis. Il commençait à être fatigué, il n’en pouvait plus, alors il a osé :  

 

— On fait une pause, tu veux bien ? 

 

Elle n’a pas répondu à voix haute, mais oui, elle veut bien faire une pause. Elle s’est levée, elle est allée à la cuisine et elle est revenue avec un grand couteau. Elle a asséné un seul coup, le cœur du jeune homme était si tendre qu’il a explosé. Le sang coulait beaucoup. Elle a trempé ses doigts dedans et elle les a léchés. Mais elle s’est arrêtée là. Elle avait d’autres habitudes cannibales, mais pas avec lui, elle n’avait pas envie. Elle a pris son sac, a claqué la porte derrière elle. Pour une fois, la tâche avait été facile :     

 

— Bien docile, ce petit jeune homme…

 

Elle a souri en pensant à lui et à tous ces hommes refroidis entre ses mains. Après tout, la mante religieuse est bien célèbre, elle, parce qu’elle dévore les mâles qui la fécondent ! Voilà une merveilleuse façon de ne jamais être cocue !

 

FIN

 

 

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