HALF-HUMAN, Florence Rivières.

July 18, 2018

 

  Crédit photo : Coline Sentenac

HALF-HUMAN

 

4

 

 

Je fais la queue. Pas de mon propre chef. On m’a arrachée à ma cellule pour me coller, debout, à la suite des autres, dans la promiscuité la plus totale.

 

Je dirais bien que je ne me plaindrai plus jamais d’attendre au supermarché mais il existe des ponts entre ces activités. On attend pour payer quelque chose dont on n’a au mieux pas besoin, et qui, au pire, va nous détruire à petit feu. La différence c’est qu’en faisant la queue au supermarché on peut encore cultiver l’illusion de notre propre liberté.

 

Nous, on n’est pas ici à cause de l’emprise du marketing sur nos cerveaux, on est là par soumission à une brutalité physique. Corporelle. Et on attend qu’on nous en remette une couche, par-dessus le marché.

 

Un peu moins vivants, un jour à la fois.

 

Je regarde mes pieds. Je ne veux croiser le regard de personne. Tout le monde est à cran. Évidemment. Maintenant je sais ce que ressent le poulet élevé en batterie le jour de son exécution. Sauf que nous, c’est tous les jours, et ça ne s’arrêtera pas d’un coup de broyeur.

 

Parfois, je le regrette.

 

Mais il ne faut pas le dire. Il ne faut rien dire, et ne regarder personne.

 

La semaine dernière l’un des autres s’est senti provoqué par une vieille dame. On l’a changée de bâtiment depuis.

 

Enfin, j’imagine que c’est ce qui s’est passé.

 

 

6

 

Le repas est servi. Devant moi, du poisson, et l’étiquette « menu végétarien ». Toujours devant moi, un peu plus loin, le regard bleu de l’infirmière par-dessus ses lunettes. Scrutatoire.

 

Normalement, je ferais une réflexion comme quoi ce serait plutôt le végétarisme des années 80 mais des heures d’enfermement et de privation intellectuelle ont entamé mon cynisme naturel. Et puis il y a le compteur.

 

Ce compteur qu’ils ont tous dans les yeux. Et il ne me reste plus beaucoup de crédits. D’autant que, poisson ou pas, je n’ai pas faim. Je sais très bien que si j’avale quoi que ce soit, mon estomac se rétractera avec une violence inouïe, régurgitera tout, et même le reste. Ce sera laid. Ce sera douloureux. Ce sera sale, parce qu’ici même les serviettes on te les donne uniquement sur demande. Et quand peut-on demander ? Suivant leur bon vouloir. Je n’ai pas encore réussi à établir de pattern clair pour déterminer le prochain horaire de passage probable. Savoir à quoi s’attendre ? Pourquoi faire !

 

Et je m’apprête à dépenser encore un peu de temps de vie pour éviter ça.

 

« Je n’ai pas faim, merci. »

 

Et le compteur s’active dans les yeux de mon interlocutrice. Elle soupire comme si je l’avais personnellement insultée, mais, vous savez, comme le ferait une personne qui se fait insulter quotidiennement mais n’en ressentirait qu’un mélange de fatigue et d’indifférence, comme quelqu’un qui partirait du principe que si l’extérieur est hostile c’est la faute de l’extérieur et que l’extérieur doit payer pour ça. Comme si l’extérieur la dégoûtait profondément de toute façon.

 

C’est moi l’extérieur. Et en refusant de manger parce que je sais que mon corps réagira mal, je viens d’éloigner encore le jour de ma libération.

 

Qu’est-ce que ce serait si je disais ce que je pense.

 

Parce qu’ici on ne dit pas ce qu’on pense, jamais. Ici, ce qui domine, c’est la peur. La peur, tu vois. Ici, on ne soigne pas la névrose, on la cultive. Que vont-ils penser de moi si je dis cette phrase ? Comment interpréteront-ils ce mouvement de sourcils qui vient de m’échapper ? Et cette quinte de toux ?

 

Tout éternuement, toute quinte de toux doit être reproduite jusqu’à l’exagération, afin que nos geôliers se rendent bien compte que c’était notre gorge qui était irritée, et non pas nous. Jamais nous. Rien ne doit sortir de nous qui puisse être interprété comme un sanglot ou une marque d’affliction. Sinon le compteur se remet en marche et on perd encore des jours de vie.

 

Pour survivre ici, il ne suffit pas de se contenter d’obéir et de faire profil bas. Il faut sourire. Il faut être heureux d’être là, les remercier chaque jour de prendre soin de nous. Mais il ne faut pas être trop heureux, pas trop exubérants.  Le seul bonheur toléré ici, c’est le tranquille et placide contentement.

 

J’ai la chance, toute relative puisque je suis prisonnière comme les autres, d’être relativement éduquée. Les jurons qui peuplent le langage de certaines des autres comme des ponctuations activent, eux aussi, les compteurs dans les yeux des infirmières. Tous les jours. Ici, on exige à haute voix ton bien-être, mais surtout ta politesse.

 

Je les hais. Putain.

 

 

10

 

 

C’est la nuit. Le jour. Je ne sais plus. Les cycles solaires n’ont aucune importance de toute façon. Mais tout le monde dormait, et une sonnerie retentit, ce doit donc être le jour, d’une façon ou d’une autre.

 

Que m’importe. Il n’y a rien à faire ici. Rien à part dormir et essayer de préserver dans mes rêves le peu de santé mentale qui me reste. Je reste sous mon drap. J’étends un peu mes jambes – la position fœtale serait un signe de détresse que je ne peux pas me permettre – et adopte la position canonique du dormeur bien dans sa peau.

 

C’était compter sans l’une des autres pensionnaires. Elle « reste » trois chambres plus loin et s’est auto-attribué la tâche de déléguée du personnel de surveillance. Qui ne semble y voir aucun mal, d’ailleurs. Elle doit aller sur sa trentaine, parle avec un fort accent du bled, n’est pas prête de s’en aller, et a décidé qu’elle devait tenir à l’œil la « sorcière ». Elle veut dire moi, parce que j’ai les cheveux teints en roux.

 

Car on en est là.

 

Et personne ici n’y fera quoi que ce soit.

 

Mon drap est arraché, puis mon oreiller, puis mon matelas. Sous moi. Ses cris me percent les oreilles. Je ne peux pas réagir – se défendre, ici, c’est passible de la peine capitale. J’ai bien essayé de demander à ce qu’on m’aide, je ne sais pas, à ce qu’on me protège au moins physiquement, mais ce n’est pas aussi méchant que j’en ai l’impression comprenez-vous.

 

Je souhaite qu’elle parte, ne serait-ce que pour qu’elle me laisse tranquille. Mais elle ne partira pas. Elle n’a personne.

 

La vérité c’est que sa résignation, à elle, prend la forme de l’agressivité. Elle a compris qu’on ne la laisserait jamais s’en aller alors elle canalise par ses actions la violence symbolique de nos gardiens et de la société qui nous a conduites là.

 

Je ne peux même pas lui en vouloir.

 

Je suis trop occupée à ravaler toute marque d’émotion qui pourrait me compromettre.

 

...

 

Un peu moins vivants, un coup à la fois.

 

 

8

 

 

Je suis attachée.

 

Pas d’une façon récréative ou esthétique ou méditative. Je suis juste privée de mouvements.

 

Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. Je peux bouger, un peu. C’est seulement que si je le fais les aiguilles s’enfoncent un peu plus dans ma chair. Ça bouge, ça arrache la peau. J’ai déjà des bleus partout. Plein de bleus de belles couleurs profondes.

 

Je trouverais ça beau dans n’importe quel autre contexte, mais là, ça ne m’évoque que la saleté. La souillure.

 

Plus tôt dans la journée (la semaine ?), j’ai demandé à savoir ce qu’il y avait dans ces perfusions. Genre, précisément. Genre, parce que ça m’intéresse, déjà, et puis je ne sais pas, parce que c’est mon corps ?

 

Le préposé à la vérification des bandages a haussé les épaules et m’a gratifiée d’un regard méprisant.

 

C’est comme ça, ici. Non seulement nous sommes sans contrôle sur nos propres corps, mais en plus, nous ne sommes même pas légitimes à vouloir savoir ce qu’on leur fait.

 

Branchés à un ordinateur, avec moins d’importance que l’ordinateur, et en bonne route pour devenir des robots.

 

Et on est là à crisper nos muscles jusqu’à l’ankylose de peur qu’un mouvement involontaire ajoute à notre calvaire, on est là avec nos bras percés de trous et constellés de bleus, et on nous raconte que tout ça c’est pour notre bien, qu’on sera mieux, que tout ça c’est pour nous améliorer, nous rendre plus fort, mais qui vous dit qu’on a envie d’être améliorés par vous ?

 

On est quoi ? Vos rats de laboratoires ?

 

En fait, oui. Entre autres.

 

 

2

 

 

Je devrais vouloir écrire, j’imagine, mais la vérité c’est que je ne parviens à penser à personne à qui écrire pourrait valoir la peine. Pour dire quoi ? Il n’y a rien à dire.

 

Je ne veux pas être seule, mais je le suis.

 

Je ne veux pas mourir ici, mais c’est ce qui va se passer.

 

Je voudrais demander de l’aide, mais personne ne peut m’aider.

 

Même l’argent ne peut pas me sortir de là, et personne à l’extérieur n’a le pouvoir de me sauver. Je suis condamnée à rester là, attachée à des tubes et des bipeurs et surtout au bon vouloir de quelques quinquagénaires blancs, cis et riches.

 

Les gens qui nous aiment ne veulent pas entendre ça. Ils veulent juste savoir que vous allez bien, et je n’ai jamais su mentir.

 

Quel intérêt après tout ?

 

 

9

 

 

J’ai la fièvre.

 

Enfin, non. Ce n’est pas tout à fait exact. Mais je ressens de la fièvre, à force d’être gavée de leurs foutus produits détergents pour cerveaux pour mon bien.

 

J’ai enfin obtenu du papier. Enfin, c’est-à-dire une feuille d’imprimante A4. Pas de quoi travailler. Et toute seule. Quelques heures plus tard, à force de supplications, il s’est assorti d’un feutre.

 

Mais en réalité, tout ça était inutile. J’ai le cerveau détruit. Je ne peux ni dormir ni être éveillée. Ni me reposer ni me sentir en vie ni rassembler mes idées ni rêver ni rien.

 

Évidemment que ces mots ne sont pas ceux que je couche dans un journal intime. Comment le pourraient-ils ? Ils s’en serviraient. Si j’écrivais en code, ils y verraient, à raison, la preuve que ma soumission n’est que de façade, et tout serait à refaire. Toute mon énergie est tournée vers le maintien de mon intégrité en tant que personne, elle se contorsionne pour attraper des fragments de ce que je sais être ma personnalité et pour les préserver, là, très au fond, là où personne ne pourra les atteindre. Ils sont les fragments d’os à partir desquels je compte rebâtir mon architecture interne, un jour.

 

Je ne devrais pas dire « un jour ». Un jour, ça veut dire « jamais ».

 

Et si c’était « jamais » ?

 

Et si je faisais tout ça pour rien ?

 

Et si en fait la meilleure solution consistait à se laisser aller à l’ignorance et à la vacuité ?

 

Peut-être qu’on souffrirait moins en les laissant gagner ?

 

Bien sûr que je ne tiens pas de journal. Ces mots, ce sont seulement ceux qui abritent ma pensée quand personne ne regarde.

 

Je ne sais même pas si j’aurai l’occasion de m’en rappeler, un jour.

 

...

 

Un peu moins vivants, une pilule à la fois.

 

 

 

7

 

 

Ils ont le pouvoir.

 

Ils le savent.

 

Ils ont le pouvoir et nous n’avons aucun moyen de communication avec l’extérieur, alors avec nous, ils sont les seuls à le savoir. Ni la presse ni la justice ne font plus partie de l’équation ; c’est entre eux et nous. Ils ont le pouvoir de décider pour nous quand manger, quand dormir, si nous avons le droit de lire ou non, si on nous fera la grâce d’une feuille de papier pour écrire cette fois.

 

Ils ont tous cet air suffisant qui me met hors de moi. Mais être hors de moi, ça active le compteur. Je ne veux pas mourir ici. Je dois me dominer.

 

Je suis obligée de faire semblant de croire que tout ici est normal et justifié car sinon ils ne me feront pas confiance. Et c’est ça, notre objectif, je l’ai compris : gagner leur confiance.

 

Il s’agit d’une gigantesque partie de poker, et non pas d’échecs comme je l’ai cru au début. En fait ça me fait penser à cette phrase dans Good Omens, mon roman fétiche : « une version obscure et complexe du poker, en chambre noire, avec des cartes blanches, pour des enjeux infinis face à une Banque qui refuse d’expliquer les règles et qui n’arrête pas de sourire. » La citation est d’autant plus appropriée que ces gens se prennent clairement pour Dieu. La logique n’a aucune place dans la conversation avec eux. À vrai dire, la conversation non plus n’a aucune place.

 

Un jour, je vous arracherai ce petit sourire suffisant à la cisaille.

 

Je vous jure que je vous tuerai.

 

C’est en imaginant les tourments que j’aimerais faire subir à mon geôlier en chef que je parviens à plaquer un sourire hypocrite sur mes lèvres. J’ai essayé de les imaginer en caleçon, mais sait-on jamais, ça pourrait me faire rire. Et le rire, c’est l’hystérie.

 

Vous ne me briserez pas. Je suis plus forte que vous.

 

Mais pour combien de temps ?

 

Il parle encore, mais ce qu’il dit n’a aucun sens pour moi. Ce sont des phrases toutes faites ponctuées de stéréotypes.

 

La vérité c’est que je suis plus intelligente que ce type mais que c’est quand même lui qui a les commandes, et qu’il en jouit aussi sûrement que s’il était en train de m’arracher lentement ma petite culotte alors que j’étais attachée à une chaise électrique sous une de ces douches glaciales qu’on voit dans les films.

 

« Alors, vous commencez à vous intégrer, n’est-ce pas ? »

 

Vous intégrer. Vous fondre dans le moule qu’on a désigné tout spécialement pour vous tous. Fondre, littéralement, en perdant toute personnalité propre jusqu’à ce qu’on soit totalement soumis. Et s’il y avait trop de matière ? On jette.

 

Vous intégrer. Comme si être capable de s’intégrer à un environnement pareil était un bon signe.

 

Vous intégrer. Je vais intégrer mon poing dans ta mâchoire, ce sera vite vu.

 

« Oui, je me sens beaucoup mieux, merci. »

 

Connard.

 

Le plus dur, c’est de ne laisser aucune ironie transparaître dans ma voix. La garder aussi atone que possible, comme le reste.

 

« C’est bien, c’est bien... Vous ne songez plus à vous évader, n’est-ce pas ? »

 

Il retrousse sa lèvre supérieure, très content de sa petite blague. Ah. Oui. Il y a des pièges. Là par exemple, c’est un de ces moments où il faut rire. Je ricane. Le rôle est de composition et je n’ai pas répété. Je regrette de n’avoir pas fréquenté plus de classes d’improvisation.

 

« Non, ce serait ridicule. »

 

J’ai besoin de mes draps, surtout. Vous ne trouvez pas ça ridicule comme la peur d’être violée est décuplée par la perte d’un drap ? Et donc, comme on se convainc qu’on risque moins de choses parce qu’on a un pauvre carré de tissu pour se couvrir la nuit ?

 

Est-ce que ces gens viennent de réussir à obtenir de moi que je me fasse la réflexion qu’il valait mieux ne plus essayer de passer par-dessus le mur parce que je ne voulais pas perdre mon drap ?

 

Il faut que je sorte d’ici.

 

« Bien, bien, j’ai entendu dire que vous ne preniez plus vos médicaments, c’est vrai ? »

 

Comme si tu l’ignorais.

 

Connard.

 

Je prends mon air le plus humble, le plus soumis.

 

« C’est que, monsieur – docteur –, ils ne m’aident pas vraiment à dormir, et en revanche ils m’empêchent de lire ou de vraiment réfléchir... Et je souhaite être en possession de tous mes moyens pour être mieux à même de réfléchir sur moi-même. Vous me comprenez ? »

 

Ils adorent quand on les appelle docteur. Ils adorent qu’on leur demande leur avis. Ils adorent quand on est dans la remise en question. C’est un sans-faute.

 

Obséquieuse. C’est ça le mot que je cherchais.

 

« Bon, bon, mais n’hésitez pas à demander une nouvelle dose si les cauchemars reviennent, d’accord ? »

 

C’est toi le cauchemar.

 

« Oui, bien sûr docteur. »

 

Je sors. Le compteur, le putain de compteur ne s’est pas activé cette fois. C’est une victoire. Mais je me sens mal. Je tremble. Je me rends aux toilettes avant que qui que ce soit puisse s’en rendre compte.

 

J’ai envie de vomir mais je n’ai plus rien.

 

 

1

 

 

« Et pourquoi on vous emmène là-bas ? »

 

« On m’a juste dit que je devais voir un médecin, et ensuite je pourrai partir. Mais ils ont perdu mes vêtements... »

 

« D’accord, mais pourquoi étiez-vous à l’hôpital en premier lieu ? »

 

« On s’en fiche, non ? »

 

Par la fenêtre de l’ambulance, je vois les toits des maisons défiler. Je veux me lever pour mieux voir, pour apercevoir ce qui d’ordinaire se trouve au niveau de mes yeux, mais j’ai été sanglée  « en cas d’accident ». Il n’est pas précisé si cet accident aurait lieu sur la route à l’extérieur du véhicule ou non. Malgré tout, je reconnais ces coins de ciel auxquels je croyais n’avoir prêté aucune attention jusque-là. J’adresse la parole.

 

« C’est la rue des Pyrénées ? »

 

« Oui. »

 

Silence. Il n’est qu’ambulancier, lui, il n’est pas spécialisé dans des cas « comme le mien » – je pourrais avoir un bras cassé, – ce serait pareil pour lui. Alors il se montre gentil.

 

« Ce que vous allez voir à Maison Blanche... Ne vous y fiez pas. Ce n’est pas la même chose que vous. »

 

Il me laisse dans l’expectative de « ce que je vais voir ». Pas bien rassurant. Moi j’ai eu mon compte d’émotions. Tout ce que je veux, c’est rentrer chez moi – ou plutôt ailleurs, parce que chez moi, il y a le ménage à faire. Ce que je veux c’est un canapé et mon mac et un thé chaud. Je tuerais pour un thé. Je note mentalement de ne pas formuler cette pensée à voix haute. Ce n’est qu’une simple formalité.

 

On arrive à Maison Blanche. Elle n’est pas blanche, et ce n’est pas une maison. Plutôt une prison avec son double sas d’entrée. Le béton est gris, de ce gris encore plus gris qu’à l’origine qui dit « voilà longtemps que personne ne m’a lavé ». À l’intérieur c’est pire. Le carrelage est brique, l’odeur de produit stérilisant ne parvient pas à cacher celle, plus pesante encore, du malheur. Vous n’avez jamais remarqué comme votre odeur corporelle tend à changer lorsque vous êtes dans un même état mental depuis un moment ? C’est particulièrement évident avec la peur et la tristesse. Ici c’est un mélange de terreur rentrée, mais permanente, de tristesse et de résignation. La résignation a une odeur, et on la sent depuis le hall qui d’accueil n’a que le nom. Rien que cette odeur me perce le cœur.

 

Je déteste les hôpitaux. 

 

Mais ici c’est pire. Ce n’est pas un hôpital, c’est une administration. Un long couloir de bureaux désertés hanté par des âmes en peine au pas traînant, au regard bas, à la voix chuintante, suppliant là où ils voudraient demander, demandant là où ils devraient exiger et prendre. Car le droit à la vie ne se demande pas.

 

Et moi je baisse le regard pour ne pas le laisser croiser les leurs. « Lâche », je m’insulte. Mais ça ne change rien.

 

On n’a pas besoin de décharges électriques pour détruire des êtres humains.

 

...

 

Un peu moins vivants, une humiliation à la fois.

 

 

3

 

 

Et il y a Elle. Elle est calme, bien sûr. Nous le sommes tous. Tous sauf ces pauvres diables dont la seule pathologie est d’être pauvres, désespérés et éduqués à coups de savate, dans un des départements les plus déshérités du pays.

 

Ils n’ont rien à faire ici, le savent, mais ne seront pas écoutés parce que c’est ce que nous disons tous. À raison d’ailleurs. Personne au monde n’a rien à faire dans un endroit pareil.

 

Nous le disons tous, sauf elle.

 

Elle, elle n’est pas que calme. Elle est sereine. Comme si elle avait choisi d’être ici.

 

C’est aussi la seule à sourire. Elle a cette voix douce qui me berce dans ma semi-inconscience.

 

J’ai envie de la laisser faire, et en même temps, j’ai peur de laisser ma volonté m’échapper définitivement si je fais cela.

 

 

5

 

 

Je me suis trompée, je ne suis pas seule. Ma situation est bien pire.

 

Je suis vraiment très mal accompagnée.

 

Je n’ai pas gardé mon calme. Je suis donc en mauvaise santé. N’est-ce pas ?

 

« Il ne faut pas l’écouter. Elle a causé la mort de son frère. »

 

Je n’ai rien fait pour atterrir ici, mais c’est un monde contrôlé par la brutalité.

Par les hommes. Un type très spécifique d’hommes.

 

« Gardez-la aussi longtemps que vous le jugerez nécessaire. »

 

Dans ma tête, c’est le bureau qui s’envole. Dans la réalité, je me suis contentée de bondir sur mes pieds, et deux larmes de poindre.

 

J’étais supposée partir il y a trois jours. Tant pis.

 

Un peu moins humains, un mensonge à la fois.

 

 

11

 

« Notre intégrité est facile à ignorer mais elle est vitale. C’est une force invisible qui coule dans nos veines, c’est grâce à elle que nous sommes libres. » La lettre de Valerie, dans V for Vendetta. Elle m’a soutenue dans tellement de moments difficiles. Je m’y suis raccrochée la nuit, je l’ai citée le jour, j’ai toujours essayé de l’adopter comme ligne de conduite.

 

Je marche dans la rue. Le soleil est éclatant, plus qu’il ne l’a jamais été. Le ciel est bleu, les nuages, d’un beau blanc floconneux. Un léger vent soulève mes cheveux encore un peu poisseux. Je n’ai pas voulu prendre de douche avant ma sortie. Pas le temps. Une pulsion animale, instinctive, m’a poussée vers la porte. J’ai besoin d’être ailleurs, et j’en ai besoin maintenant, quitte à plonger dans la première fontaine venue. Ce n’est pas avec un seul bain que j’arriverai à me sentir propre, d’ailleurs. Mais qu’importe, je suis libre.

 

Mon pas est délié, même si je boîte un peu suite aux longues journées d’enfermement. Conquérant. Pour autant, j’ai l’âme ouverte en deux et une longue traînée de sang suivrait mes pas si la trame de l’esprit en était faite.

 

Je suis libre, je me répète. Je suis dehors. Je leur ai enfin échappé.

 

Et c’est vrai.

 

Mais ce qui est vrai aussi c’est que j’ai fait ce dont je me croyais incapable pour pouvoir sortir. J’ai menti, j’ai prétendu, j’ai arboré le masque qu’on entendait me faire porter. J’aurais souscrit à n’importe quoi pour pouvoir me libérer. Ils ont même obtenu que je leur serre la main en disant « merci ».

 

Merci.

 

Au nom de ma survie. Contre la violence. Contre la brutalité. Pour me protéger. Pour que la flamme, au fond, quelque part, continue à brûler. Certes.

 

Mais la vérité c’est qu’avec leur brutalité quotidienne, mieux qu’avec n’importe quelle forme de monnaie, ces gens se sont offert mon intégrité.

 

Je mettrai des années à m’en remettre.

 

 

 

 

 

 

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