• Patricia RICORDEL

UNE MENACE BIEN RÉELLE

Mis à jour : août 17


– Je crois que j’ai entendu du bruit sous le lit. Et... et ça m’a réveillé...


L’homme s’arrêta de parler, pétrifié sur sa chaise, de grosses gouttes de sueur perlant sur son front. Face à lui, une femme en tailleur, belle à tomber, le dominait de toute sa taille. Dans d’autres circonstances, il aurait été ravi de la rencontrer, sauf qu’elle pointait à présent une arme dans sa direction.


– Ensuite ? Dites-moi ce qu’il s’est passé !

Luc déglutit, rassembla ses souvenirs floutés par le stress.

– J’ai découvert deux hommes dans ma chambre. L’un... l’un d’eux sortait justement de sous mon lit et... et le second de mon armoire.

– Mon mari et mon frère, susurra la femme, les mâchoires verrouillées.


– Ils se sont introduits chez moi dans la journée... je ne savais pas...



Un instant, Elena quitta des yeux l’ordure assise devant elle, une chiffe molle répugnante. Son regard se perdit dans le petit bureau où tout sonnait faux : les murs en papier peint jauni, les fauteuils imitant en vain les plus beaux cuirs. Elle repensa aux deux hommes de sa vie, aujourd’hui disparus, aux émotions qu’elle devait ressentir, mais c’est la colère qui lui fit serrer un peu plus fort l’arme : elle avait été trahie. Depuis le début, on lui avait promis des merveilles, une place de rêve... elle aurait dû être ailleurs, et voilà qu’elle se retrouvait dans cette pièce, à intimider cette larve pour résoudre une affaire dont elle se fichait éperdument. Mais elle était là et elle devait terminer le travail.




– Je... écoutez, bafouilla Luc en dénouant le nœud de sa cravate.

– Fermez-la ! Qu’est-ce qu’ils étaient venus chercher ?

– Ils étaient intéressés par mon ordinateur, ils m’ont menacé pour que je... que je le déverrouille.

L’homme se mit à trembler un peu plus, Elena eut envie de sourire. Il jouait bien les lavettes.

– Qu’est-ce qu’il y avait dans votre ordi ?

Elle savait tout ça, mais Luc devait le lui confirmer. Ce dernier laissa errer son regard dans la pièce à la recherche d’une aide quelconque avant de poser à nouveau ses yeux sur le visage crispé de la magnifique blonde face à lui. Elle était splendide, un corps digne des plus grandes actrices. Comment s’était-elle retrouvée à jouer les criminelles endurcies ? Elle fit un pas en avant, approcha l’arme jusqu’à ce qu’elle touche son front. Luc blêmit.


– Des dossiers sur nos meilleurs investisseurs.

– Ce n’est pas censé être confidentiel ? demanda-t-elle.

– Il n’y a que leur nom et quelques données, mais rien qui puisse les compromettre.

Elena hocha la tête. L’identité de ces enfoirés, qui s’engraissaient sur le dos des plus pauvres en rasant des logements sociaux pour construire des centres commerciaux, était tout ce dont son frère et son mari avaient besoin pour passer au plan B. Elle alla pour le questionner, mais Luc se mit à table de lui-même. Il souhaitait abréger cette séance de torture et reprendre sa journée là où il l’avait laissée avant que cette furie n’entre dans son bureau. Surtout, il espérait pouvoir oublier ces deux agressions et ne jamais revoir ces tarés.


– Ils ont écrit tous les noms sur un calepin et ont voulu que je les numérote du plus important au dernier. J’ai... j’ai fait de mon mieux pour ne pas me tromper...


Pauvre type. Il bossait depuis dix ans dans cette firme et il n’était pas foutu de se souvenir de l’ordre de ses dix meilleurs clients.


– Qui était le top un ? demanda Elena en pressant la bouche du pistolet contre la peau rougeâtre de Luc.


– John Cariola.


Voilà ce qu’Elena était venue chercher : le nom du gros poisson. Car c’est certainement par celui-ci que son frère et son mari allaient commencer.


– Où se trouve sa société ?

– À... À New York.

Elle soupira et se recula d’un pas. Elle compta jusqu’à cinq pour un parfait timing, fit mine d’hésiter, mais pas une once de doute ne la traversa lorsqu’elle leva à nouveau l’arme et qu’elle appuya sur la détente. Une gerbe de sang éclaboussa le mur et Luc tomba à la renverse avec sa chaise dans le coin de la pièce. Il y eut un moment de stupeur, puis quelqu’un frappa dans ses mains.


– Coupez, coupez !


Elena se tourna vers le réalisateur, qui lança un regard vers le prétendu cadavre. Le cœur de la jeune femme se mit à battre un peu plus fort dans sa poitrine.


– Impressionnant ces effets spéciaux. On va passer à la prochaine scène où tu sors du bureau et lâches ta réplique finale.


Elena, ou plutôt Marie Soligeur, le détailla et lui adressa un sourire sadique. Dans un mouvement vif, elle pointa à nouveau l’arme sur lui. L’équipe du tournage s’immobilisa et les plus perspicaces poussèrent un cri avant de déguerpir. Luc était bien mort, le pistolet, non factice, et ils allaient tous payer. Elle pensait ne pas avoir le choix, mais pour devenir célèbre, elle avait encore une carte à jouer : les abattre comme des chiens et hurler aux médias tout ce que ces réalisateurs à l’ego pourri lui avaient fait endurer, pour qu’elle se retrouve finalement à tourner des séries B. Elle allait marquer l’histoire du cinéma hollywoodien.


– Tu tiens vraiment à ma réplique ?


Marie posa son index sur la détente et avança d’un pas. Le producteur leva les mains en signe de paix, ouvrit la bouche à plusieurs reprises comme un poisson hors de l’eau. Marie prit une inspiration, la dernière avant le carnage, et lâcha :


– Et c’est pour ça que je pars à New York.


©Anaïs Weibel