• Patricia RICORDEL

BERTILLE ET LÉO

Mis à jour : août 19

Illustrations : Émilie Estève


Bertille, la fille et Léo, le garçon sont nés là où la terre finit, ensemble le jour de la fête des mamans. Tous les deux, à la queue leu leu, s’égosillant. Les années sont passées, les enfants ont grandi, ils sont devenus de mignons petits anges.

Âgés de sept ans, ils vont à l’école du bourg. C’est la rentrée des classes. Léo, enfin, court pour retrouver ses copains, c’est un très beau jour !

Monsieur Macareux, son instituteur lui parle de sciences et de monsieur le vent : Éole. Léo aime le cheminement des étoiles dans le ciel et la mer, qui sans arrêt, monte et descend :


— La lune est un élément essentiel, a dit son papa un jour où il était là !

Être marin est bien un métier d’homme, mais d’enfant aussi, on les appelait les petits mousses. Ils pouvaient s’embarquer dès sept ans, quittant la famille sans être sûrs de la revoir.

Bertille a des copines, mais son amie est partie, loin, dans la ville d’à côté. Elle est triste.

Les filles sont toujours entrain de pleurer, dit-elle. Elles sont très jalouses de la longueur des cheveux, de la couleur de la robe en dentelle bleue. Je l’aimais. Jamais une dispute, on avait les mêmes idées. Elle restera ma grande amie, dans mes pensées.

Bertille n’est pas dans la même classe que Léo. Ils ont été séparés, car il y avait beaucoup d’élèves :

— Ce n’est pas grave, on se verra à la récré, a dit Léo à sa sœurette adorée.

Madame Kermen est douce et parle de bateaux. Elle a eu un bébé avant les vacances. Cet été, nous l’avons croisée au bord de l’eau. Son mari a le même métier que papa.

Lui aussi est souvent absent.

Bertille a les larmes aux yeux :« papa... » pense-t-elle.

Il est parti en mission pour au moins six mois. La petite fille ne comprend toujours pas pourquoi ! Partir faire plein de courses pendant si longtemps ? Léo lui explique :

— Ma pauvre sœur, il part faire des missions avec un sous-marin. Il n’est pas parti faire des commissions ! Ben, tu vois, il est obligé pour son travail, de s’en aller.

— Mais, dis-moi pourquoi, lui dit sa sœur. Et puis, on ne le voit jamais ! Sur l’eau, il file sans nous. Il n’a pas le mal de mer les jours de tempête ?

— Il est sous la mer, il ne risque rien, t’es bête !

— Il est avec les poissons et les requins aussi ?

— Mais il ne les voit jamais, dehors c’est la nuit.

— Ah bon. Je préfère, il ne sera pas mangé par eux.

— Il est parti pour ne pas que les hommes se battent !

— Pourquoi les garçons font toujours la bagarre ?

Sur le chemin sableux, ils avancent dare-dare. À l’école, maman a les yeux embués :

— Ma chérie, écoute bien ce que dit la maîtresse, ne pars pas dans ton monde, ma Princesse. 

Elle les embrasse, ils sont déjà si loin du regard dans la cour animée.

Le couple d’instituteurs les accueille dans leur classe. Bertille pose ses deux bras sur son pupitre. Léo est juste à côté. Un mur bariolé les sépare :

— Crie, si tu as un souci, et je viendrais tout de suite, lui a-t-il dit.

Cinq minutes s’écoulent et doucettement, Bertille part dans ses pensées.


Dans le merveilleux rêve de la petite fille, la maman et les deux enfants doivent atteindre la mer de nuages en montant aux échelles :

— Ma chérie, voilà un courant ascensionnel, attend. Laisse-toi emmener, valse, danse avec le vent. Ne t’inquiète pas, nous allons chez Mamie Cerise. On arrive ! C’est après la fontaine et le troisième arc-en- ciel.

— Mais je sais où habite Mamie Cerise !

— Regarde Bertille. Papa est là. Il nous fait signe ! Tu le vois, petit chat ?

— Maman, je ne le vois pas !

— Écoute. Il nous appelle ! Il est tout là-bas !

— Maman ! Je ne l’entends pas.

— Là, près de la mer de nuages, c’est le village Chantilly.

— Oh, mon petit papa, je te vois, attends-moi ! Tu manges à midi chez Mamie Cerise aussi !

— Oui et je vous ai apporté dans mon sac à dos plein de jolis cadeaux ! Pour toi, mon garçon, j’ai trouvé chez le marchand de rêves, une flûte à bec avec un merveilleux son ! Un ange te portera quand tu souffleras dedans ! Tes notes de musique s’envoleront et de n’importe où, je pourrai les entendre. Pour toi, ma fille, dans le jardin magique, j’ai cueilli cette fleur, qui ne fanera jamais. Je sentirai son parfum féérique tout à l’autre bout du monde, humé, capté, lorsque toi, à ton tour, tu le respireras ! Et puis, j’ai trouvé deux montres à remonter le temps !

— Je peux voir ? Oh ! Comme elle brille ! Elle est couverte de diamants ! Elle scintille de mille feux, elle est pour Maman ?

— Il y en a une pour moi et l’autre pour Maman ! Quand je vous manquerai trop, vous pourrez changer l’heure. Et ce jour-là, on sera tous ensemble, heureux !

— T’es sûr de tout cela, demande Léo ?

— Tu dis la vérité vraie, ajoute Bertille, je voudrais tant que tu restes sur la terre ! Toi, tu es toujours parti à la Guerre ! On aimerait aller sur le bateau-neige qui passe, tu le vois, papa ? Tiens, regarde le bel ours blanc « Banquise » et le dauphin « Drakkar », ils font un tour ! Ils sont contents. Tu feras la connaissance de« Bancal », le bâton qui nous aide à marcher dans les montagnes roses. Il faut le poser là et hop, nous voilà sautant de village en village.

— Viens ! On va prendre notre goûter : barbe à papa et guimauve.

— Léo, il est vingt heures !

— Mais non, ici dans le ciel magique, il est toujours quatre heures.

— Ah bon, mon fils puisque tu le dis.

— Papa, papa !

— Oui, ma fille, qu’y a-t-il ?

— Derrière toi, Cenétro, la Baleine qui vole ! Danton et Robespierre, les poissons-chats ! Piquepuce, notre boule de poils, les voyant passer s’en pourlèche les babines.

— Il se fait tard et la nuit arrive, dit papa

— Oui, alors faisons un feu de camp, là ? Allons chercher du bois dans la forêt.

— Raconte-nous une jolie histoire, papa.

— Il était une fois une famille...

La petite Bertille et le petit Léo sont heureux. Mais la fumée gratte le nez de la fillette. La maîtresse s’approche doucement :

— Tu as rêvé ? Tiens, mouche ton nez, il coule.

— Oh, merci, répond Bertille. Je rêvais de villages, il y avait une grande foule, des échelles autour de moi suspendues par des fils. Papa était là, on mangeait des bonbons.


La sonnette retentit :

— Prenez vos cartables, apprenez bien vos leçons, et dormez bien. Demain est un autre jour, dit la maîtresse. Il fera beau, car il fait toujours beau en Bretagne. 

Leur papa n’arrête pas de le dire aussi. Au réveil, surprise, il est là. Les gamins sont fous de joie : Youpi !

Le temps a filé à toute vitesse, et c’est déjà le soir :

— Il est temps d’aller se coucher, les enfants. Venez, nous embrasser, et, au dodo, disent papa et maman d’un seul chœur.

Bertille et Léo se brossent les dents. Ils mettent leurs pyjamas rayés et puis, chaussons au pied, ils montent à l’étage. Lentement, très lentement :

— Regardez sous l’oreiller douillet, suggère papa.

Un cri de joie éclate dans la chambre de la petite Bertille : elle a trouvé une jolie fleur au parfum éternel. Un autre cri s’échappe de la chambre du garçon : Léo vient de découvrir un instrument de musique. Apparaît alors la plus belle du monde : Maman. Elle porte à son poignet une montre brillante éclairant les chambres d’une lumière intense.

— Quand je suis loin, je pense beaucoup à vous. Je suis entré chez un marchand de rêve, dit Papa en s’approchant de chacun d’eux.

Et, doucement, Bertille et Léo murmurent :

— On t’aime, notre papounet chéri.


©Marychaussette